Alors que ce soir là, je rentrais chez moi par le chemin tortueux qui descend la colline sur son flanc le plus beau, où je longeais une route aux voitures rares d’un côté et aux jardins clôturés de hautes haies de cyprès de l’autre, je fixais le ciel et, par delà, la mer, ils s’épousaient ensemble selon une couleur indémêlable, fondue dans le quasi-couchant flamboyant, en ce printemps acéré des jours de grand vent. Cette nuée, cette toile développée en volumes apparaissait envahie par les ramures proliférantes des arbres qui la fendillaient de fissures, encore ténues ensemble par un branle qui se refusait, le vent bougeait à peine et désolidarisait peu le décor, en attente. Le nez ainsi en l’air, j’avais miraculeusement évité le tas ramassé laissé là, sur le trottoir, par un chien, et je repiquais mon regard vers le haut, les sourcils marqués d’une obscurité montante je les fronçais, de manière à persévérer dans mon devisement, dans mon " dévisagement " du paysage ; le vent enflait. Il ramenait de l’horizon ce qui s’y donnait déjà à voir et qui l’avait annoncé : la précision ; la précision des contours. Et dans cette découpe nette de la grande beauté du quartier, j’aperçus une écaille tomber, puis une autre, une tache par perforation se creusait qui plombait ma vue. Peu à peu, la peinture s’effriterait, son vernis craquant, ses miettes sautant, s’expulsant hors d’une surface qui ne contiendrait plus rien. J’avais achevé, ce soir-là, un cours magistralement interprété, destiné à des étudiants indifférents, par une remarque incongrue dont le souvenir, parce que je l’avais perdu, me hantait. La faculté sur le haut de la colline avait maintenant allumé tous ses feux, et moi, dans la lueur des lampadères désormais, près du bord de mer, j’enfonçais une clé dans une serrure ; il s’avéra que j’étais rentrée chez moi, j’étais en face à face avec la porte. Décidément, j’avais oublié.
" Soudain, l’on entendait l’Alice de l’enfance résonner raisonnante, son toit lui faisait un chapeau, sa maison lui faisait un tablier et des deux cymbales au bout des bras elle tapait le son sur quoi glissait emportée la Reine des échecs le long de sa diagonale. Le concert avait commencé. Une opérette à deux sous ; un ballet de marionnettes déguisées en miroirs. Le champagne sauta, la trompette bâcla sa sortie, il était temps de nous retrouver sur le carreau, minuit avait sonné, il fallait rentrer, par le chemin balisé des miettes dévorées, noyées dans les sucs gastriques de l’Invisible d’un bonhomme qui attendait sa neige pour adopter sa forme.
Cette agréable foire qui encombrait mon lit, par la remontée dans un rot à l’entendement, me fit repasser, soudain, par tout le menu, le souvenir saillant devant les yeux, vrombissant dans ma cervelle comme le marteau-piqueur creuse qui tombe sur des vestiges. Vertiges. Pas de deux du cygne solitaire, cadence d’oie, malaise intestin. J’étais couchée sans retarder. Je partais dans le bruit, somme des nuits et relevé comptable à des fins de non-imposition sur l’infortune. J’allais en venir à passer par des temps pliés et sévères où les dérèglements de la Raison allaient m’armer, pour la vie, de toutes les possibilités de passages-langages, pour la mort. Un livre, d’aventure, me livrait ses secrets tournants. Je perdais toute notion d’âge. Quand ? Deux mains. Mais non ! messie, voyons. Par le trou et dans la serrure, jusqu’à l’œil, allons-y. Let’s start again. Sur quoi donc allait s’ouvrir le pan de mur pivotant sur ses gonds ? Nacht ! pont entre deux eaux, ou, la béatitude de vrai-ment souffrir pour de faux en cette cage, soleil des os, charpente résiduelle due à l’éternité, ce thorax dont le clavier montre des touches sans distinction de sons, le même mot, toujours : " Va donc te pendre si tu veux prendre sur le fait le rêve dont tu dépends ". Je retombais sous le gibet, mandragore à s’élever du sang des morts, j’en respire l’infusion bouillie jusqu’à totale évaporation et, endormie, je repose dans la bulle nocturne des Merveilles, dans l’apesanteur du sommeil de plomb des rêves qui sont forcément tenaces, comme toute réalité qui s’effectue. Chaque nuit, je change de vie. Cette nuit-là, je changeai de mort. "
Le lendemain, au matin, alors que je soulevais languissamment la tête du lavabo au miroir, je le vis, avec une surprise qui ne me prêta, sur le moment, pourtant pas à penser, je le vis : que mon visage avait muet. Lorsque j’arrivai à la faculté, précisément au mess des professeurs, je ne fus pas étonnée que l’on s’en aperçût, mais je le fus que l’on me reconnût. En cours, les étudiants eurent un œil ouvert et un œil fermé, car il s’agissait sans doute à l’aide d’un crayon, de viser en moi le détail qui avait basculé, sans doute dessinaient-ils mentalement l’anomalie dans la coupe de ma figure par où se dérobait sans fin, celle que j’avais été. Assurément, pensai-je, j’ai un œil plus rond que l’autre. Ou bien la balance de la commissure de mes lèvres s’est infléchie d’un côté. Ou bien le nez a poussé. Je ne savais pas. Mais, j’en vins à la conclusion incertaine, selon un cerveau, le mien, remué par le branle du doute, que le détail insituable se déplaçait sur mon visage à l’image d’un grain de beauté pris dans la dérive d’une peau que plus rien ne retenait. J’étais, je crois que le mystère en cela se trouve, devenue entièrement mouvante. Tous les degrés de ma personne, du corps comme du psychisme, évoluaient selon une vibration désarticulée, dans un désordre dont je ne savais dire encore s’il était riche ou pauvre en heurts des parties entre elles ; les morceaux en quoi mon corps se décomposait et se recomposait sans fin, reposaient pour chacun sur son tapis volant dont la multitude présentait toutefois la cohérence relative de se déplacer dans la logique d’un Tout : l’apparence que j’avais gardée malgré son visible et inassignable défaut, de constituer un seul et unique corps. Du moins, de cela l’on ne sembla pas douter autour de moi, " autour de moi ", chacun de par sa position autour de moi semblait m’assurer d’une localisation contenue dans l’espace, dans un lieu déterminé et terminé, dont, quant à moi, pourtant je doutais fort.
Cette sorte de malentendu fondamental et radical ne franchit jamais, chez qui que ce fût, la barrière du parler. Dans le silence le plus dé-concerté – ou dans la plus grande inconscience ? je m’installai comme autre au sein d’une communauté déjà minée par les fantômes de l’altération et de l’aliénation. Je faisais office de noyau dur, infracassable au cœur du fruit. Nous continuions comme si de rien n’était. Mais la balle tirée depuis un revolver anonyme se déplaçait sous mon crâne, ne laissant pas de repos à ma pensée alors même que je commençais à faire office d’écharde dans le grand corps de la faculté. Mais, peut-être, ma mauvaise conscience était-elle si grande que j’y projetai, de mon intérieur vers un extérieur que je réassemblais en corps, le grain de sable de la perturbation que je ne supportais pas dans les seuls murs, au demeurant, non étanches et non fixes, de ma personne. Personne je l’étais devenu. D’un point de perturbation que je contenais, j’étais, pour ce que j’en pensais, devenue la reproduction, la répercussion éparse, à l’échelle d’une petite société qui ne s’en apercevait pas. Peut-être tout cela n’était-il qu’un songe, le mensonge d’une nuit dont je ne me réveillais pas et dans laquelle je coulais avec moi, le monde qui m’entourait, c’est à dire, finalement, pas autre chose que moi. J’étais entrée dans un rêve aux parois de nuages tissés d’acier. Je ne consistais plus qu’en un écho de soi-même issu, et qui sans faiblir ni s’accroître, martelait à des oreilles sourdes, un lancinant malaise que toutes ces oreilles fondues les unes dans les autres du fait d’une proximité contagieuse, renvoyaient dans un geste unanime au royaume des morts, comme on chasse une mouche harcelante bombinant autour. L’explosion avait commencé, mais depuis un temps certain déjà.
Le triste meneur de la faculté, dès ce matin étrange, ne m’adressa plus la parole qu’en me flairant par avance. Il semblait flairer la piste de mes pas pour savoir si j’étais bien arrivée là où je semblais être et d’où j’allais lui adresser la parole. Il semblait douter, pas vraiment de la réalité, au mieux de la mienne seulement, mais de ce que je fusse toujours humaine. Ni lui ni moi, à cette époque-là, n’avions la faculté de comprendre ou de prévoir ce qui se préparait. Il se méfiait. A juste titre. L’explosion se propageait, gagnant de proche en proche l’intégrité de la réalité intégrale.

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