vendredi 5 novembre 2010

Et plus chair vive que morte III


Ce jour-là, j’arrivai à l’heure comme à mon habitude, je me sentais vieillie d’une nuit supplémentaire. J’avais cette impression de boiter par tous les bouts. Les étudiants bavardaient, je les fis taire et j’attaquai. Je les priai de saisir dans leur main gauche la copie du texte, distribuée la semaine précédente et qu’ils devaient avoir soigneusement lue pour la séance de ce jour-là précisément. Je lus le texte à voix haute afin qu’il résonnât dans notre mémoire immédiate, espérant bien qu’ils l’avaient effectivement déjà déchiffré. S’il en était ainsi, la mémoire proche et la mémoire légèrement plus lointaine s’en superposeraient et nous ferions du bon travail.
Le titre " Eplucher la plus vive que morte ". " Titre étrange s’il en est, dis-je, que l’on peut interpréter à la lumière de – je cite les mots de la phrase du deuxième paragraphe de la page deux : " Soudain, l’on entendait la lice de l’enfance aboyer raisonnante, etc… ". Cette lice au registre grave et ‘’lisse’’, du moins peut-on le supposer, " va pisser son miel au pied du bonhomme qui fond, etc… " Il faut, donc, ici lire : ce qui ‘‘se-lit’’ ici, ce qui ‘‘se-lie’’ ici " dans la tiédeur de l’urine ", supposera-t-on… Un étudiant m’interrompit : " Mais alors, Madame, doit-on penser qu’il y a un rapport de cause à effet entre ce que ce " ‘’Patron’’ d’une entreprise de sanitaires publics ", ainsi qu’il est mentionné au premier paragraphe de la deuxième page, fabrique (des lavabos) et l’écoulement des eaux de la poche rompue d’un moteur à réactions ? ". " Votre remarque est fort pertinente, il vous faudrait la déplacer jusqu’à la salle d’eaux attenante à la bibliothèque où l’écoulement illicite des livres imprévus passe par les canalisations afférentes au cerveau poissonneux du Patron en question. Car le ‘’matériau’’ que chérit cet homme aux fins de ses constructions, consiste justement en une démolition, du moins selon l’auteur (c’est là mon point de vue), due à l’inversion en tant qu’elle obsède, fascine, répugne et, pour tout dire, mène à la dénégation, au déni : l’in(-ter-) version entre elles de la turbine d’un lavabo et de la gouttière du ‘’chat commun d’Europe’’, ainsi que je ne pourrai pas le citer, pour cette bonne raison que cela n’est pas dans le texte ". Etc, etc… " Je continuais.
J’en vins, finalement, à la conclusion que je leur déclamai sur un ton peu badin, que j’avais doctement mûrie, conclusion où le pourrissement des mots, à force de me les être répétés cependant que je les notais sur mes fiches de cours, fleurait la vérité impulsive mais ressassée de ce qui m’était d’abord apparu comme une Révélation. Mais oui.
Le projectile étranger, dans ma mémoire, recommença alors soudain à vrombir, s’il est vrai que jamais ne s’arrêtait sa ronde de veille, il sonnait parfois des coups de semonce grandiloquents qui m’avertissaient d’une menace imminente, de l’ordre d’un conflit pétaradant entre pensées contradictoires. Le cours se terminait. Je ramassais le tas de mes papiers. Je réfléchissais dans le désordre, le bouton d’une mouche énervée me remuait le visage et je perdais le fil. Je m’étais habituée à boiter, comme s’habitue à pencher la bouteille au liquide mobile, dont la mobilité lui confère le déséquilibre du verre à moitié vide et à moitié plein. Au plus fort des crises, mon visage s’animait de tics fébriles, et, comme à mon habitude depuis ce réveil face au miroir où je me connus dotée d’un grain, il me fallait, dans les moments paroxystiques, intervenir par un discours véhément afin de couler dans la gestuelle d’un débat enflammé, les agitations irrépressibles de mes traits. Je saisis le premier étudiant, au hasard, qui s’apprêtait à quitter la salle. Je l’interpellai à coups de grands gestes. " Holà, vous ! ". Je n’eus alors plus que le temps de me taire.

La porte qui n’avait pas été hermétiquement fermée, volait en éclats, sous l’effet gigantesque d’un poing frappeur qui assénait sa masse de colère sur son panneau, depuis l’extérieur. Le patron était entré. Il était rouge. Ainsi donc, nous y voilà, me dis-je. La crise sur le gâteau est sur le point de se dénouer.
" Vous ! " hurla-t-il dans ma direction, il me faisait à peine face. Il m’accusait et j’accusais un coup parti de la bave de sa méprisante lèvre inférieure, une énorme giffle de postillons, un crachat qui ne disait pas son nom. " Vous ! ". Comment osez-vous ainsi contrevenir à mes ordres. Mais je me doutais bien de votre corruption. Mais je prêtais l’oreille. Je veillais. " Comment avez-vous osé ? ! ".
Mon visage, saisi, s’était figé et devait afficher la mort.
Il vitupéra longtemps et je savais que je n’aurais jamais dû traiter de cet auteur dans mon cours, mais la réaction du Patron tournait à la bombe qui neutralise tout dans la force de son souffle. J’étais emportée dans le mutisme de plomb de mon saisissement. " Vous, truie, vous, chienne. N’en aurez-vous jamais fini de chercher à humer par où passent mes ordres ? Je vous avais, comme à toutes et à tous, interdit cette femme, cette hyène dactylographe, cette purée d’ordures, cette semence de caniveaux, d’un niveau plus bas que ne le fut jamais le plus consciencieusement et laborieusement honnête des gratte-papiers. Vous, putride par excellence, vous mangerez jusqu’à la lie, le résidu de ma colère. Je vous chasse. Je suis maître chez moi. Je ferai donner les chiens. Ils vous pisteront jusqu’aux plus profondes et nauséabondes ténèbres, ils ne vous laisseront pas de repos, ils se feront un repas de vos cuisses, de votre gorge, de votre ventre. Vous croyiez détenir la Vérité dans sa puissance ? Il n’y a pas, ici, d’autre Vérité que moi ! Je suis Celui qui sied. Vous avez cru dévoiler ma vérité par le regard sur une nudité qui ne se cache pourtant pas mais qui n’aime pas à être formulée dans la férocité. Il ne me plaît pas. Il me déplaît que vous vous arrogiez le droit de me déplaire. Les chiens se feront un festin de vous. Vous vous imaginiez mener l’enquête de la littérature ? Vaniteuse petite personne insignifiante, va ! Chienne couchée, chienne couverte, chienne puante. Je m’en vais vous donner une leçon qui vous chauffera le cuir, je vous cracherai au visage jusqu’à le noyer, je vous enterrerai dans une boue dont il n’y a pas de retour. Vous allez geler pour l’Eternité. "
Sur ce, il fit volte-face et disparut.
Ainsi l’oignon pelé, je pleurai les couches de ma personne décomposée qui gisaient éparses et ne laissaient plus rien. Et plus rien d’autre que moi qui n’existais plus, ayant perdu toute force et toute forme. Seul flottait le parfum coruscant d’un bulbe qui s’était ouvert et qui dans la déhiscence avait ravalé toute présence. Je n’existais plus. Non pas par les coups des insultes, rien ne nous matérialise plus et ne nous rend plus concrets que ce qui nous contre dans l’adversité. Mais j’avais été confrontée à un discours dont la vitupération violente avait laissé filtrer toute la vérité de moi-même, mon reflet même dans un miroir qui me ceignait jusqu’à l’enfermement. Je venais d’être confrontée à la vérité dans sa nudité qui consiste en l’" évidemment " de toute vérité par sa bonde. Plus disloquée que jamais, livrée de tous mes morceaux aux crocs de ma conscience, j’avais mis le doigt dans l’engrenage et j’entrais ainsi à la suite de mon doigt, par toute la continuité et contiguïté du corps au bras, entière dans la rotation infernale du mouvement de ne plus savoir par où commencer. Car je ne m’arrêterais plus. La sentence était désormais exécutée sans répit. J’étais redevenue ce que j’étais devenue à l’issue d’un rêve qui contenait une réalité qui aurait dû le déborder. Mais il n’en était rien. Je n’échappais pas à moi-même comme rêve de moi-même. La bifurcation de ma route vers sa propre trajectoire, s’inscrivait dans le sol, sous mes pieds, du seul fait que je marchais et que l’on ne choisit que selon le jet de choisir.
Je continuerai à vous parler bien sûr, à vous tous qui m’entourez, mais cela ne le sera jamais plus qu’avec cette aiguë conscience de vous dire cela seulement que je vous dis. Tout ce qui en déborde fait partie intégrante du dire. Je suis confrontée à la Limite purpurine, celle que rien n’atténue, celle qui ne peut pas " y mettre les formes " simplement parce qu’à son confin, en quoi elle con-siste, se dénoue toute tentative de forme.
Je saluai les étudiants et disparus dans la porte ouverte.
Fin
"Et plus chair vive que morte" a été écrit du 07 au 09 mai 2010.

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