A mon chair et tendre,
Mon père est sans doute en train de mourir, à petit feu ou comme de l’eau qui coule hors de nos doigts, il n’est nul barrage que nous pussions intenter, une poussière aussitôt envolée les ronge au fur et à mesure de nos misérables contreforts contre un rien qui nettoie tout dans une odeur d’un corps qui ne se maintient déjà plus ensemble. Les maux s’ajoutent aux maux, ils s’amoncellent les uns après les autres et ils nous eussent fait sourire en des temps plus robustes mais ici, nous sommes pris dans un mouvement qui ne met pas de fin à ne pas s’enrayer, les miettes recouvriront bientôt son dos voûté, sa tête penchée, ses gémissements incessants ; des scories résiduelles que nous devrons alors débarrasser, secouer du fauteuil de son supplice où même il passe ses nuits. " Mon père est peut-être en train de mourir " et même " mon père est probablement en train de mourir ", la seconde formule m’était d’abord venue à l’esprit, puis la première " euphémisée ".
Car la seconde formule, dans ce qui était pour moi une précision toute littéraire ne manque pas de ridicule, c’est à dire, dans ces circonstances, d’obscénité. Or, c’est du probable d’une mort précise que " j’entends " parler. Dont j’ai " l’intention de parler ", et, de tous les termes que nous voulons rassurants et aveugles c’est ce que, pour les traduire avec lucidité, " j’entends ", la mort – dont j’ai l’intention de et dont j’ai l’oreille. Le probable est toujours de mise, dans ce qui reste, au titre où cela " reste ", de temps imparti. Il ressortit uniquement du délai et non du fait, imparable quant à lui et ce, quelle que soit la durée de l’échéance.
" Probablement " – parce que je veux lui laisser une dernière chance, celle de durer encore dans une santé améliorée. Je veux me donner la chance de ne pas y penser, et si malgré tout, il me semble, sotto voce, de ne penser qu’à cette mort, les mots que je formule lorsqu’ils s’envolent de ma bouche par le biais de sons compréhensibles (quand je parle autour de moi, voire en famille), je m’évertue à ne rien en penser parce qu’ils sonnent creux dans leur enjouement optimiste. Nous faisons bonne figure. Et m’entendre penser que " non ", vraiment, il s’en remettra, que " non, ce n’est pas la fin ", c’est que j’ai l’art de me dire cela en silence, alors même que pensé, dans un déni que je crois ou veux croire salvateur. Chaque chose en son temps. Offrons lui son probable dernier Noël avec une apparente gaîté. Toutes les pensées contradictoires sont pour moi, que je dise ce que je ne pense pas ou que je veuille pour moi penser ce que je ne veux pas savoir que je ne crois pas.
Il ne parle pas, ne se confie pas, se contente de souffrir. Je m’approche difficilement de lui et le touche avec réticence, sa déchéance n’a pas encore réussi à apaiser mes répulsions. Je vois cette plante dans son pot de fauteuil rouge, elle n’en finit pas de se réduire en taille tout en montant jusqu’à l’insupportable le son de la télévision, il n’entend plus que ça, il se colmate et pourtant, tête penchée, il somnole ou rumine sans effusions de désespoirs, en silence et sans plainte hors celles que lui arrachent ses douleurs. Il finira par disparaître de sa condition de relief (tout corps a son volume) : lorsque le " probablement " aura atteint sa caducité. Le dernier coup de dé abolit implacablement le destin.
Si je te parle, dans ce texte-ci, de ce corps de mon géniteur, c’est pour, dans une affliction toute relative car très ambiguë et dénégative en même temps, te dire ce que j’y ai dit incidemment, son déclin et sa douleur, l’extrême affadissement de son corps, et l’opposition pour ainsi dire tactile que j’éprouve à son endroit, une opposition qui ne fléchit pratiquement pas.
Mon père est à l’origine de ce que je ne trouve pas ma place dans les anfractuosités d’un corps d’homme, que je sois incapable de m’y lover. Tout corps masculin est une surface répulsive qui n’attire pas ma main, qui ne représente pas une chaleur ou une douceur, il est lisse et réfringent, répugnant. Tout ce que je peux connaître de la tendresse, des rondeurs et des creux, des pentes et de l’attirance à enfouir mes mains et mon visage dans une chaleur, je le sais du corps de mon chien. Seulement de lui, je connais ce que peut être le contact du corps souple et flexible, plein, tendre et agile, doux, et chaud d’un mammifère. J’aime le contact des mammifères. Pour moi, les hommes ne relèvent pas de leur espèce. Ils ne sont que des cubes lisses et durs, coupants et radioactifs.
Je suis triste.

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