La merde, c’est le temps fait matière. Les songeurs creux, ces rêveurs d’horizons que sont les âmes pauvres, dont les rêves résonnent de vacuité parce que leur imagination fut coupée et qu’au cours de leurs marches insatiables parfumées de leurs crasses, ils ne voient pour tout songe que le vide reproduit à l’échelle d’un vide immense, seulement habité des déchets de la société, les armes pauvres de nos mondes, démâtées du danger de nuire à toute intention, à la volonté, sont les rêveurs impénitents qui montrent l’inanité des rêves. Pour rêver beau il faut être riche. Pour rêver riche il faut être revenu, revenu du monde où se répercutent les vides, de mur en mur, de surdité en surdité, de folie à folie. Les vrais rêveurs ne rêvent pas, ils creusent ce vide que déjà, tout entiers, ils sont, maniant la pelle de l’épaisseur, dénués de toute subtilité, ils remuent la glaise moche qui façonne nos mondes, ils pèlent et dépècent, mettent à vif ce qui fait l’envers, ce qui fait la consistance, la vérité ou la profondeur de nos mondes, c’est à dire la bêtise de nos mondes. Ce fut encore récemment moins Dieu que la crédulité et la superstition, la peur ; c’est, aujourd’hui, toujours la peur et ce le sera toujours mais aussi la célébrité par le quart d’heure, l’" effet-peuple " (autrement dénommé le " devenir-monde de la peopolisation ", le devenir-people du monde). Mais ceci n’est qu’un détail au sein d’une soupe qui de siècle en siècle, jusqu’au siècle présent qui nous semble faussement plus superficiel que les précédents, affiche des représentations de soi, des représentations de la société où elle se saoule, la société, de l’évitement et de l’évidement de penser, même si toujours il y eut des penseurs ; et il y en aura plus ou moins toujours, de ce fait que penser relève d’une nécessité personnelle intime, de la Contradiction pure, le génie décroira et décroîtra, dit l’Autre, en démocratie, il se fera plus " rare ", mais pourquoi ne pas entendre dans ce dernier mot ce qu’est le jus pour le parfum : l’essence. L’essence n’en deviendra que plus capiteuse et plus captieuse.
Nos rêveurs d’horizon, ces clochards qui pas même ne mendient, ils n’ont pas le temps, marchent et baillent comme on bée bouche démesurément ouverte, à la lune, ils se nourrissent aux poubelles, aux déchets, ils puent, sont de déambulantes immondices, des repoussoirs humains, ils se drapent de nos mépris à leur endroit – à leur envers, ils se méprisent profondément, ils ne souhaitent que vivre et ne font que rêver des rêves qui sont les révélateurs de nos propres néants, de nos propres rêves un peu mieux habillés par nous, de nos rêves vêtus de masques illusoires, nos illusions, minables. Nos rêveurs de songes creux développent l’essence de chaque monde par la lie de son jus, le parfum dont ils sont embaumés, celui de la pauvreté radicale, celui de la crasse et du mépris, celui de la Merde dans toute sa vérité splendide ; ce parfum est la " Façon de penser " par son revers, la négation. Ils ne pensent pas, ils dé-pensent. Ils n’ont pas pour deux sous de richesses, l’objet de leur dé-pense consiste juste (précisément) dans le geste de la dépense de qui a tout perdu, il ne leur reste qu’à perdre, non pas la vie, la vie n’est pas grand-chose, mais l’honneur. Ils sont le Beau du monde parce que le Vide gonflé à la taille d’un monde. Une " Baudruche " dont ils ont pour tâche de veiller à ce qu’elle ne se dégonfle pas, de leur souffle ils l’entretiennent, vestales des temps modernes, base et terreau qui assure par la négation, son Illusion à notre monde comme Monde. Ils sont nécessaires – parce que la plaie est nécessaire au sang.
J’ai vu l’un d’eux, vêtu des croûtes de la crasse jusqu’à la noirceur profonde, assis sur l’orifice d’une poubelle de rue, feuilleter avide la feuille de chou d’un magazine à scandales : il mangeait l’aliment de sa marche qui infatigablement le transportera dans ce qui fait son vivre, le Rêver, et ce jusqu’à ce qu’il tombe. Il sera mort, déjà il l’était parce que le noyau sec a la vie tournée en dedans. La germination, c’est pour plus tard, c’est nous, " gens bien ", qui l’effectuons : nous la prélevons à la coque de la graine, à la croûte du merdeux, nous sommes la négation de la négation. Soit : l’affirmation dans tout son mensonge.

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