Nous n’appartenons pas à notre nom, mais nous obéissons à ce que nous nous donnons d’en entendre. Je ne suis pas libre en ce que j’ai (la) liberté, mais je suis libre en ce que je suis liberté. Les contours de mon corps définissent ma liberté, non pas de la façon anecdotique que mon corps a telle ou telle forme, mais simplement pour limiter ce qui est à soi sa propre limite. La liberté respire avec le corps, elle maintient le même taux, la même mesure d’elle-même quelle que soit la variation de cette respiration quand elle affecte le volume du corps avec celui de la liberté. Il n’y a rien ici qui puisse tenir lieu d’ombilic. Nous sommes libres parce que nous sommes. Notre difficulté à être détermine notre plus ou moins grande liberté. Le hasard existe mais nous ne le subissons pas au hasard. Au risque d’exagérer : notre destin coïncide avec une liberté nôtre. Ne cherchons pas à justifier notre liberté par le choix que nous en aurions fait car tout choix, toute activité du choisir s’effectue rétroactivement, dans l’après-coup – celui du dire implicite, alors que la liberté transporte avec soi, où qu’elle aille, son propre temps qui est un présent immuable. La liberté est l’Eternité dont on omet, dans son instant, la contemplation. L’extase est donc à un pas de distance, rares sont ceux qui le franchissent faute d’en connaître la direction. Faute d’être libres, nous revendiquons " ne pas être libres ". Mais être libres ne fait pas de nous des coupables.
On peut progresser dans la liberté. Il ne faut pourtant pas se voiler la face, nous sommes à la merci des contingences lorsqu’elles nous " dépassent ". La démesure est toujours ce qui pliera l’humain, devrait-il être l’agent de sa propre démesure ou de celle qui abat l’autre. Les circonstances (la Contingence) n’appartiennent qu’à l’opportunité, humaine s’il s’avère qu’il en est ainsi ; elles ressortissent, dans leur influence néfaste, de l’ignorance et de la peur, de l’impuissance aussi en ce qu’être confrontés à l’impossible nous ligote littéralement, mais si elles peuvent avoir une dimension matérielle ou physique insurmontable, elles sont, pourtant, le plus souvent le résultat ou le jouet de nos imaginations, cela revient à dire que nous sommes nos propres jouets en tant que notre liberté peut nous dépasser, que notre liberté nous dépasse de fait. Ce qu’il faut dire, c’est que nous ne sommes pas à la mesure, à la hauteur de notre liberté.
L’innommable qui s’abattit sur le peuple juif au cours de la seconde guerre mondiale, n’est pas abstrait, il ne s’est pas fait tout seul, il fallut la longue et lente agrégation des circonstances mauvaises que des Etats, des populations entières façonnèrent dans la mauvaise foi et la malveillance (le mot est faible). Du fait que c’est à des fins de génocide que ce peuple fut soumis à d’autres : à des populations réparties sur une bonne partie de l’Europe – l’antisémitisme ? presque une mode, alors – laisse supposer ce que nous savons : la faute en revient à l’Histoire considérée sous le jour de la faiblesse, celle des bourreaux, leur faiblesse morale. La force physique dont ils usèrent pour contraindre et tuer – la violence est le plus souvent un épi-phénomène de la faiblesse morale.
Le faisceau, pour ainsi dire matériel, physique, du " regard " se tend en quelque sorte " naturellement " depuis le lieu du vainqueur vers celui du vaincu, c’est à dire que l’orientation ou la direction du regard détermine la valeur autant de ce qui est regardé que de ce qui regarde ; ceci, celui-ci s’étant réservé une situation " dominante ", sur une hauteur, par la loi naturelle de la pesanteur fera tomber le poids de ses vérités sur celui qui occupe la basse situation. Il s’agit là d’un phénomène physique, et là encore " naturel ". Si ce dernier mot est employé à tours de bras, c’est à des fins de démonstration : c’est de façon " naturelle ", il faut comprendre ici " nécessaire ", que les choses sont toujours, à un moment donné, ce qu’elles sont. Si j’en passe par la métaphore d’un faisceau de regards, je le fais dans le but de donner une image concrète de ce à quoi peut ressembler non seulement une opinion mais, aussi, une pensée – et je ne mettrai ici aucune condition, aucune restriction atténuante, pas de " si ", pas de " quand ". Une opinion comme une pensée a toujours pour limites le moule d’être cette opinion – cette pensée. Dans ce dernier cas, parce que l’on pourrait croire une pensée à l’abri des idées toutes faites, des préjugés, des a priori, des facilités… bref, à l’abri de l’opinion, on en oublie que cette pensée a trouvé corps dans et par le corps même de ce qui fait La consistance : le faisceau, dans sa polarité.
Les raisons que se donne un misogyne pour être un misogyne ne sont jamais fondées, et si, une à une, il peut démontrer par toutes sortes de moyens et d’expériences fondés et irréfutables les légitimités de sa misogynie, si toutes ses raisons sont, en vérité, recevables et irréfutables, il ne faut jamais oublier que nous sommes là dans un cadre bien précis : celui des hommes qui regardent les femmes. " Les hommes regardent les femmes ". Ils n’en sont que plus des juges partiaux. Et si maintes femmes peuvent sembler corroborer, objectivement, les condamnantes vues des mâles à leur égard, cela provient toujours de ce qu’il y a du nécessaire à se conformer à ce que l’on attend de soi quand cela aura fait loi, aura fait loi pour avoir fait jurisprudence de toute éternité, objectivement. Il n’y a pas de dehors d’un tout, du moins aussi longtemps que ne se sera pas fait une fêlure. ( Ceci étant admis, il faut ajouter que nos systèmes symboliques ne sont jamais complètement étanches, ce fait – la fuite, leur est consubstantiel et fondateur). Au quotidien, les êtres qui se font face et s’affrontent, sont des femmes et des hommes : les personnalités, les détails recouvrent alors leurs droits et leur efficace, mais, encore, avec une ampleur " sous influence ". Les discours toujours plus ou moins marqués des hommes sur les femmes (les femmes ont le leur sur les hommes, mais elles ne sont pas en position dominante, et leur discours n’est bien souvent que la réaction autant soumise que revancharde ou défensive à celui du Maître) réapparaissent, pourtant toujours, sans avoir jamais cessé, parce que les moules qui les façonnent ne marquent pour reliefs que ceux que l’on est habitué à voir, et à exprimer. Les dimensions, couleurs et formes de ce que nous considérons dans le bain d’une considération routinière, passent autant inaperçues à notre regard qu’elles nous aveuglent, nous ne les voyons plus, nous ne voyons qu’elles, nous ne verrons rien d’autre. Et le misogyne fait naturellement tomber la responsabilité de la stéréotypie du discours misogyne sur la Femme (éternelle… cela va de soi) plutôt que sur la misogynie ! CQFD.
(Malgré les parallélismes que je trace, l’histoire dans son devenir du peuple juif, n’est pas superposable à celle des femmes.)
On n’en sort pas, non sans continuer à marcher à petits pas. Que la misogynie, dans nos mondes présents, recule ou ne recule pas, est affaire d’opinion et de lieu. Plus généralement, il faut comprendre que nous sommes modelé(e)s par tout ce qui a abouti à " ici et maintenant ". Et, on ne fait pas table rase. Ceux qui ont, violemment, tenté de débarrasser la table ont, tôt ou tard, toujours reçu sur la nuque le foudroyant bâton, dans son coup qui fait retour. Poco a poco, mais en rythme tout de même, un rythme soutenu. En se dégageant, surtout, d’abord de la malveillance, de la démagogie, de l’opportunisme et de l’hypocrisie. Bref, du crétinisme.
Mon but n’était pas de parler des femmes, mais de parler de tous ceux qui en sont, à divers titres, le Symptôme résiduel. (Résiduellement : la part de liberté, en tant que corrompue, des femmes est assumée, en se " déplaçant " dans sa composition grammaticale, en majorité, par des hommes quand leur déshérence est celle, paroxystique de la rue, ce lieu d’une liberté de la perte. Il n’y a pas, ici non plus, de superposition possible, seulement un reste, c’est à dire un quelque chose provenant d’un inépuisable et, en quelque sorte, " hors genre " . L’aliénation ne laisse décidément pas un grand champ d’action aux femmes… ou bien les lieux d’ébats de la folie, les hopitaux psychiatriques ? Le plus souvent la révolte passe par profits et pertes). Ce que serait l’égalité des sexes, de fait, nous ne pouvons tout simplement pas (encore) l’imaginer ; et si au moins la notion d’Egalité a quelque réalité en ce monde.
Mon but n’était pas de parler des femmes, mais de parler de tous ceux qui en sont, à divers titres, le Symptôme résiduel – après tout ce temps ! Les tenants de la misère, les miséreux misérables dont nous ne voulons pas comprendre que c’est à leur viande même que nous mordons, que nous nourrissons notre bonne conscience en toute ignominie. C’est, pour ainsi dire, mathématiquement démontrable et pour être une affaire de nombres, chiffres ou calculs de la plus pure espèce, ce n’en est pas moins une affaire de logique rigoureuse.
Soit : quand une logique drastique appliquée aux choses humaines ne ressortit jamais qu’à la Perversion.

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