Le jour où je suis devenue myope, ce jour-là, je me le rappelle, dura de longues semaines d’hésitations, et pour ainsi dire de doutes, pendant lesquelles je ne comprenais pas et ne me résolvais pas à comprendre pourquoi je n’identifiais plus les lettres tracées à la craie blanche sur le tableau noir par le professeur, la gêne était d’autant plus grande que je choisissais toujours de m’asseoir en fond de salle, au dernier rang des tables. Or, ce jour-là précisément, le professeur attaqua la relation de la " Nuit de Cristal ", acte immonde pour un nom cyniquement beau, perpétré par les nazis sur le peuple juif.
Moi, n’y tenant plus de loucher sur les notes de mon voisin – le seul garçon de l’unité des étudiant(e)s de deuxième année en faculté d’allemand – " louchage " fort maladroit dont je ne ramenais rien, et je ne m’expliquais toujours pas, et de moins en moins, pourquoi les professeurs au tableau n’appuyaient pas ou plus sur leur craie, je rassemblai tout soudain avec vivacité mes affaires autour de moi, et ainsi chargée, changeai de banc. Je m’assis dans une ruée au premier rang, le professeur un peu surpris de ce mouvement de foule à moi toute seule, assez bruyant au demeurant, me regarda d’un œil en continuant son cours qui ralentissait, puis (se) remit les deux yeux dans l’axe, le cours suivait son cours, placidement.
Quant à moi j’avais compris – que j’étais myope. Que les professeurs étaient innocents, que l’erreur de jugement provenait de moi seule et d’une inadéquation de ma vue au visible. Il me faudrait redresser le tir et m’acclimater aux lunettes, à leurs verres que, d’ailleurs, je devais choisir incassables et d’un matériau synthétique, artificiel, autre que le verre. Je n’avais pas eu, bien sûr, à en polir les lentilles. Mais lorsque pour la première fois j’en chaussai mon nez, j’eus une affectueuse pensée pour tous ceux qui par le passé les frottais et caressais en vertu d’une science optique déjà élaborée quoiqu’encore balbutiante. La justesse de la vue qu’ils rendirent à beaucoup, n’en fut que plus à leur gloire.
Les lunettes sont deux ronds de visage ramenés aux yeux. Montrant, s’il en fallait encore une preuve, que les yeux s’élargissent jusqu’au visage et que le visage se condense dans le regard. C’est à cette équation entre les deux plateaux d’une balance truquée, plateaux non strictement symétriques pour une équation aberrante, que les nazis eurent recours pour s’autoriser ( !) à briser, entre autres choses, les vitrines des magasins juifs cette nuit-là. Ils enfonçaient le poing dans un regard qui ne voyait plus : en vertu de la nuit, afin de soumettre à l’aveuglement définitif, par cette traîtrise calculée sur le dos de la contingence, soumettre ceux qui ne pourraient plus les offenser d’un regard et les rendre coupables pour leur faute prochaine. Les nazis gravissaient une marche supplémentaire dans leur ascension vers l’ignoble. Certes, le Bien s’acquiert, mais le Mal de même.
Une vitre est un miroir sans le fond qui donne à celui-ci sa profondeur de double. On peut, selon l’orientation de la lumière, se deviner dans une vitre en même temps que l’on en viole la matérialité parce qu’elle nous permet de voir en transparence, de voir l’intériorité qu’elle abrite tant bien que mal, par sa matérialité même. Elle représente toute l’énigme d’un visage qui voit et donne à voir, et ceci dans la force comme dans la faiblesse. De la fermeture la plus étanche à la défloration la plus exhaustive, dans l’échelonnement et l’échantillonnage d’une gamme complète, peuvent s’échanger les flux (de force) entre regardant-regardé et regardé-regardant. (La vitre), le visage est l’exemple qui loge en son sein le contre-exemple car c’est toujours d’un pour à un contre (et vice versa) que s’échangent les modalités de l’existence, toutefois dans la coïncidence, ou la correspondance, respectée des (de la ) catégorie(s).
Du pour au contre s’établit, ainsi, le déséquilibre d’une balance, à la faveur d’une nuit obscure où certains à l’encontre d’autres démolirent physiquement la capacité de répartie de ceux-ci, surtout dans l’esprit de ceux-là. Car ceux-là démantelaient méthodiquement, dans la fureur la plus brouillonne mais la plus instinctive, l’ordre symbolique qu’il s’agissait d’évincer au profit de l’érection d’une symbolique dont le caractère arbitraire quoiqu’affreusement logique laissait prévoir la durée très éphémère du régime inique – Mais, quand même, remarquera-t-on, l’histoire n’est que jalons d’ignominies, que celles-ci ne durent pas, n’empêche pas que les ignominies se succèdent au même titre que ce que l’on pourrait et voudrait croire légitimes de durer, ces périodes d’une relative paix et sinon justice, justesse.
Tu me regardes : je te vois autant que je me vois.
Tout mur est l’envers d’un spectre qui balaie le visible de la transparence de la vitre la plus cristalline au miroir le plus implacablement réfringent. Toute boucle s’y boucle. La surface opaque du mur ferme, de par sa nature, ce qui s’ouvre sur son revers. Prétendre se tenir d’un côté ou de l’autre de cette surface double relève de l’illusion, en ce qu’il ne nous appartient pas de désigner les moments où nous sommes et ceux où nous ne sommes pas. Nous changeons, comme nous (nous) échangeons.
Il faut en venir ici, à citer un passage d’un texte qu’il faudrait citer tout entier.
" Dialogues des Carmélites ".
…
-Oh ! j’ai beau être jeune, je sais bien déjà qu’heurs et malheurs ont plutôt l’air tirés au sort que logiquement répartis ! Mais, ce que nous appelons hasard, c’est peut-être la logique de Dieu ? Pensez à la mort de notre chère Mère, Sœur Blanche ! Qui aurait pu croire qu’elle aurait tant de peine à mourir, qu’elle saurait si mal mourir ! On dirait qu’au moment de la lui donner, le bon Dieu s’est trompé de mort, comme au vestiaire on vous donne un habit pour un autre. Oui, ça devait être la mort d’une autre, une mort pas à la mesure de notre Prieure, une mort trop petite pour elle, elle ne pouvait seulement pas réussir à enfiler les manches…
-La mort d’une autre, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, Sœur Constance ?
-Ça veut dire que cette autre, lorsque viendra l’heure de la mort, s’étonnera d’y entrer si facilement, et de s’y sentir si confortable… Peut-être même qu’elle en tirera gloire : " Voyez comme je suis à l’aise là-dedans, comme ce vêtement fait de beaux plis… "
-...Silence...
On ne meurt pas chacun pour soi, mais les uns pour les autres, ou même les uns à la place des autres, qui sait ?
-...Silence...
…

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