jeudi 13 mai 2010

Beautés du retrait... II


Ne pourrait-on pas dessiner une adéquation comme étant cette forme qui rejoint son infini ? Elle aurait alors pour trait unique se refermant sur soi, cette circonférence imparfaite que l’on n’aperçoit pas parce qu’elle déborde du cadre, et l’on ne pourrait en deviner le mouvement que par le frisson du vide, invisible, inaltérable mais dont on peut toujours supputer " qu’il est là " puisque rien d’autre ne peut expliquer, de notre peau, le frisson jubilatoire : en réponse au frisson d’une adéquation qui nous roule au bain de son eau, nous nageons, avec ampleur. Rien ne bouge – mais avec ampleur.
Quand, par le passé, on usait d’une chandelle pour lire, il se comptait bien des personnages pour y trouver de l’inconfort, voire de la fatigue ou de la douleur lorsque les yeux pâtissaient de la mauvaise lueur pingre de la bougie. Par le passé, on devenait myope irréversiblement, même lorsque l’on commença à polir des verres, leur qualité ne permettait pas de rendre la vue avec la qualité qui est celle d’aujourd’hui. Et " aujourd’hui " fluctue d’un jour à l’autre.
L’empêchement, la souffrance, la maladie, la mort trouvent leurs limites dans ce qui ne conçoit pas de limite. Nous gobons par grandes bouffées un air qui ne nous semble que plus ou moins vicié, selon " l’air du temps ", et cette limite d’une critique que nous voulons objective et que nous appliquons à notre temps, chacun en son temps, chacun pour son temps comme à son propre clocher, nous ne comprenons pas que nous ne pouvons la formuler, en quelque sorte même la " créer " que parce que ce qui constitue l’adéquation est l’adéquation même mais à la fois parfaite et pipée.
Croire son corps scindé, ne serait-ce que par l’enveloppe de la peau, est justement une croyance. Nécessaire et fausse. Juste et abusive.
Un double attelage nous mène : un cercle achevé par une ligne droite, et dont toute la trace du trait qui le matérialise nous est une pure sensation. Et cela seulement. Un cercle barré. Le cercle : pour ce qui (nous) va de soi ; la barre (qui le tronque en l’achevant) pour ce qui nous frustre. Au ressac de ces deux lieux dans le Lieu, nous éprouvons des sensations qui s’épuiseront en sentiments qui, eux-mêmes, nous seront assimilés par le travail ouvrant aux concepts. La gradation en nuances est infinie des sensations qui se déploient du pseudo-cercle à sa barre, elle peut être incohérente dans son " classement " si l’on en suppose les critères comme étant la logique et la chronologie temporelle (pléonasme nécessaire). Mais si l’on pouvait analyser de chaque sensation résorbée en sentiment(s) abouti(s) en concept(s), si de chacune l’on pouvait analyser la trame composite, on pourrait en distribuer les composants, ces infimes impressions souvent, donc, mitigées et mêlées, entre " l’élargissement " d’une adéquation à sa forme, soit le cercle qui se rejoint soi-même dans un principe de limite qui ne se " sent " pas, qui ne se " ressent " pas, et le front qui se dresse face à nous de la limitation, soit la barre qui nous rappelle impitoyablement à notre finitude, confrontation des plus désagréables.
Ce cortège de sensations immédiatement mélangées aux sentiments et aux idées qui sont les nôtres, forme une vaste et faste tapisserie de représentations qui nous mure entièrement de l’intérieur. Cette tapisserie dans sa mouvance, son inconstance, son devenir et son Ouverture : son absence d’étanchéité malgré la fermeture dont témoigne son caractère de totalité signifiante (et sans doute faut-il compter au nombre de ce qui la clôt sur elle-même son ouverture, cette sorte d’imperfection à rebours puisque cette imperfection montre qu’il y a eu " incorporation " du temps comme d’une donnée inaltérable), cette tapisserie nous raconte au jour le jour dans son effectuation de passage, elle constitue de chacun de nous l’histoire " mythique " : notre histoire telle qu’elle n’a pas à être vécue par nous mais dont découle celle que nous vivons en tant que son Mensonge. Nous vivons, chacun en tant que nous sommes, entre le monde et le monde. Nous en recevons ce que nous lui donnons. Nos sensations en proviennent par le biais de notre prisme et y retournent. Nous-mêmes comme " êtres humains ", c’est à dire, a priori, pensants, suintons des parois décoratives de cette caverne crânienne qu’est, tout entier, notre corps, cette usine à vivre. Chacun pour soi nous fabriquons cette sueur physique, et cette humidité sent le foutre ou l’urine ou que sais-je encore.
Entre le bien profond et les maux, leur " malaiseté " dérangeante nous sommes distribués dans l’unité-même d’un seul corps dont l’enveloppe de peau témoigne de la séparation d’un reste ; pourtant. De quelle sorte est cette peau trouée de pores abouchés au monde dans le mouvement de la respiration qui, littéralement, mange l’air ?
A chaque fois, pour cette fois-là, le coup de dé abolit le hasard. Mais le temps ne s’arrête pas et pour autant que nous vivons, nous sommes sommés de vivre. Les hasards dénaturés en destins s’entassent, quoique ces destins n’en soient pas mais de simples relances, pour leur " terminaison " inévitable en " impressions " qui nous composent indéfiniment – aussi bien dans l’indétermination que l’infinitude. Nous passons. Entre bon et mauvais.

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