" Nous avons l’avenir devant nous car, contrairement à vous, nous savons encore souffrir ". Voici ce qu’en substance disait un intellectuel russe s’adressant à un européen de l’Ouest. Et sans aucun doute pensait-il que l’on pouvait inclure au nombre des nantis de l’ataraxie ou du nirvana, les américains du Nord. La bêtise d’une telle sentence est consternante, et probablement partagée par ces mêmes nantis décriés, qui, il ne faut pas l’oublier, tiennent de leur civilisation occidentale (mais les orthodoxes ne sont-ils pas des chrétiens ?) – et peut-être de tout état de civilisation – dans l’épaisseur de leur chair, un diffus sentiment de culpabilité, attribué de façon changeante à une cause datée de leur époque, de leur Epoche du moment. Que ceci ne constitue pas, selon cet intellectuel, une douleur ou une souffrance, mais une simple latence résiduelle inépuisable de la chose " souffrance ", va, peut-être, de soi. En tout cas, cette mauvaise conscience pourrait, peut-être, selon lui encore (ce n’est là qu’une hypothèse, mais logique dans sa conséquence), s’expliquer, en conséquence, par la perception de ce manque, de ce défaut dangereux : " je ne supporte plus la souffrance, donc, je suis foutu ". Cela pourrait être l’une des " causes " du sentiment de culpabilité du moment (encore que je n’y croie guère). (Dans quelle mesure la Souffrance russe n’est-elle pas une démesure du sentiment de culpabilité ?).
Le fond de ressentiment qui se couche sous la souffrance des peuples, et quelle que puisse être l’origine de cette souffrance déclarée, est la chose la plus dangereuse qui soit ; et pour le coup la justification de la phrase qui ouvre ce texte, en découle : " Là où le peuple est malheureux, il y a ressentiment, et là où il y a ressentiment, il y a menace ". Je ne m’inscris pas dans la condamnation des révolutions car il en faudrait véritablement une dans les esprits pour qu’ils fassent leur deuil du malheur. Notre monde s’en trouverait mieux.
Car la souffrance ici revendiquée est celle de l’échelle d’un peuple. La vie est, par ailleurs suffisamment difficile, pour qu’elle charrie la véritable souffrance, celle qui se doit de rester personnelle et individuelle, qui est formatrice et inéluctable. Pourtant, il ne manquera jamais, non plus, de souffrance trouvant son origine dans le Politique. Car ce champ là est, par essence, constitutif du domaine privé. Il s’agit donc d’un problème de dosage ; et, surtout, de Hasard – celui que l’ " on " aura bien voulu laisser à la dispostion de chacun en tant qu’il finit, en fin de recensement, par faire peuple.
Que notre forme de civilisation aboutisse, par ailleurs, à un certain abrutissement ou amollissement des pensées, ne doit pas interférer avec ce principe que l’Avenir ne devrait jamais avoir à voir avec une aptitude à souffrir, ou plutôt, avec une incapacité à ne pas vouloir souffrir. L’Histoire démontre le contraire ? Mais trouvons-nous l’Histoire telle qu’elle a, jusqu’à maintenant, déroulé son tapis d’événements, exemplaire et digne d’être reproduite dans ses détails ? Bien sûr, me direz-vous, " on ne choisit pas ". Je répondrai : " Le problème de la Liberté n’est pas là ". C’est l’effort qui se choisit.
(Et cette notion d’effort relève encore aussi du monde occidental où le travail, sous l’égide du néo-capitalisme libéral, est tombé sous la férule d’une exigence aberrante et inhumaine (inhumain le capitalisme l’est depuis toujours) que les " travailleurs " sont condamnés ( ?) à supporter. Mais je suppose que cette souffrance-là, l’intellectuel russe en question, ne nous l’accorde pas ! – et bien qu’il y ait mort d’hommes, parfois. Car il y a mort d’hommes [qui n’ont pas enduré toute la souffrance] ? ). (Quel est le pourcentage d’alcooliques qui endurent la mort lente de l’atermoiement, en Russie ?). Il se peut aussi que l’"atermoiement " soit l’autre nom de cette souffrance revendiquée ; mais alors : dans quelle durée sommes-nous là ?
Certes, j’ai subordonné, dans une perspective peut-être surannée voire utopique mais morale, l’économique au Politique mais je maintiendrai ce qui, après tout, même si hypocritement, détermine encore la marche de tout peuple comme souveraine. Car la dérive pulsionnelle galopante de l’économique, devenue mondiale, élevée (et c’est un comble) au rang de méthode, témoigne bien d’un comble en ce que cet économique dans cette dérive se renouvelle en se jouant de sa propre saturation. A ce titre, le nanti du nirvana qui, paradoxalement ( ?), fonctionne selon la relance de la frustration [artificielle], le " citoyen-monde de l’ataraxie " représente le présent-futur de chacun de nous, toutes frontières confondues. Comment s’évincer dans la fuite ? Comment passer par la fente du dérobement à l’ordre présent ? C’est l’affaire de chacun de nous comme singularité. On pourra comprendre alors comment du " dé-nombrement ", c’est à dire du peuple dans son Chiffre, on peut passer au Peuple qui n’est pas, forcément, une population dans sa masse.

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