"Sur le théâtre de marionnettes."
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Il m'assura que la pantomime de ces poupées lui procurait un plaisir intense et me fit clairement sentir qu'elles pouvaient apprendre toutes sortes de choses à un danseur désireux de se parfaire.
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Il me demanda si je n'avais pas trouvé très gracieux certains mouvements que faisaient les poupées, et notamment les plus petites.
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Chaque mouvement avait son centre de gravité ;
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La ligne que le centre de gravité devait décrire, était il est vrai très simple et, comme il le pensait, dans la plupart des cas droite.
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D'un autre côté pourtant, cette ligne était extrêmement mystérieuse. Car elle n'était rien d'autre que le chemin qui mène à l'âme du danseur ; et il doutait que le machiniste puisse la trouver autrement qu'en se plaçant au centre de gravité de la marionnette, ou en d'autres mots, en dansant.
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Je rétorquai qu'on m'avait dit de ce métier qu'il était sans âme : un peu comme la rotation d'une manivelle qui actionne une vielle.
"Pas du tout, me répondit-il. Les mouvements de ses doigts entretiennent un rapport assez complexe à celui des poupées qui y sont attachées, à peu près comme les nombres à leurs logarithmes ou l'asymptote à l'hyperbole."
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- Il n'y a rien, me répondit-il, qu'on ne trouve déja ici : harmonie, mobilité, légèreté - mais à un plus haut degré ; et surtout une distribution des centres de gravité qui soit plus conforme à la nature.
- Et quel avantage cette poupée aurait-elle sur les danseurs vivants ?
- Quel avantage ? Avant tout, mon excellent ami, un avantage négatif : elle ne ferait en effet jamais de manières. Car l'affectation apparaît, comme vous le savez, au moment où l'âme (vis motrix) se trouve en un point tout autre que le centre de gravité du mouvement. Et comme le machiniste ne dispose, par l'intermédiaire du fil de fer ou de la ficelle, pas d'une autre point que celui-ci, les membres sont comme ils doivent être, morts, de simples pendules, et se soumettent à la seule loi de la pesanteur ; une propriété merveilleuse qu'on chercherait en vain chez la plupart de nos danseurs.
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"De telles erreurs [humaines], ajouta-t-il pour couper court, sont inévitables depuis que nous avons mangé du fruit de l'Arbre de la Connaissance. Mais le Paradis est verrouillé, et le Chérubin à nos trousses ; il nous faudrait donc faire le tour du monde pour voir s'il n'est peut-être pas rouvert par derrière".
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"Du reste, me dit-il, ces poupées ont l'avantage d'êtres antigravitationnelles."
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Je lui dis qu'aussi adroitement qu'il mène l'affaire de ses paradoxes, il ne me ferait jamais croire qu'il puisse y avoir plus de grâce dans un mannequin mécanique que dans la structure du corps humain.
Il répondit qu'il était absolument impossible à l'homme d'y rejoindre un tant soit peu le mannequin. Que seul un dieu pourrait, dans ce domaine, se mesurer à la matière ; et que c'était là le point où les deux extrémités du monde circulaire venaient se retrouver.
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Je lui dis que je savais fort bien quels désordres la cosncience provoque dans la grâce naturelle de l'homme.
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- Ainsi, mon excellent ami, me dit Monsieur C..., vous êtes en possession de tout ce qu'il faut pour me comprendre. Nous voyons que, dans le monde organique, plus la réflexion paraît faible et obscure, plus la grâce est souveraine et rayonnante. - Cependant, comme l'intersection de deux lignes situées d'un même côté d'un point se retrouve soudain de l'autre côté, après avoir traversé l'infini, ou comme l'image d'un miroir concave revient soudain devant nous, après s'être éloignée à l'infini : ainsi revient la grâce, quand la conscience est elle aussi passée par un infini ; de telle sorte qu'elle apparaît sous sa frome la plus pure dans cette anatomie humaine qui n'a aucune conscience, ou qui a une conscience infinie, donc dans un mannequin, ou dans un dieu.
- Par conséquent, lui dis-je un peu songeur, nous devrions manger une fois encore du fruit de l'Arbre de la Connaissance, pour retomber dans l'état d'innocence ?
- Sans aucun doute, me répondit-il ; c'est le dernier chapitre de l'histoire du monde".

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