Il est légitime que nous nous interrogions sur le devenir de notre perception, de notre sensation, de notre idée (plus ou moins insue) du Hasard quand nous subissons, en ville, l’œil observateur qui nous piste dans nos moindres faits et gestes, des caméras de vidéosurveillance. Alors que l’on pourrait attribuer à la Ville, avec ses dédales de rues vouées à l’imprévu, la métaphore du Hasard moderne sous les auspices, sous le Possible, sous le Chiffre de la Rencontre.
Quel pourrissement faisons-nous subir au Hasard ?
Car, enfin, le Hasard n’est-il pas atteint alors, dans son être, par une détérioration de la grâce ou de l’innocence ? A se savoir marqué, à tout instant, par l’im-médiateté d’une omniscience qui, peu ou prou, fonctionne comme un censeur, celle de la caméra, et ce de par son simple être-là, l’individu ne sent-il pas que le temps marque le pas ? Ne sent-il pas que cette éventualité anecdotique mais de l’ordre du possible, d’un possible qui fait date et qui est dénué de toute véritable pertinence de " Hasard ", cette éventualité non seulement d’être vu mais aussi de se voir, à l’occasion de se re-voir, dans son cheminement en ville, que cette éventualité est, en quelque sorte, meurtrière. L’on tue, ici, le Hasard. Parce qu’à supposer que le Hasard qui peut, à tout instant, faire effraction dans notre devenir (dans notre " devoir-être ") qui suit son cours, soit dans cet instant-là, vu, constaté, décrit via l’œil de la caméra, alors ne consumons-nous pas l’espace et le temps consécutifs au Hasard et qui le constituent et le construisent aussi bien dans sa brèche temporelle instantanée ? Le Hasard nécessite la Liberté dans son sens de licence. Et le fait que, anecdotiquement, à l’occasion, quiconque pourrait et que nous, nous pourrions passer en revue l’un de nos propres instants de Hasard en ce qu’il fait effraction, en ce qu’il lance les dés qu’il vient de stopper dans leur course, cela se profile à notre conscience et/ou à notre inconscience, comme ce mal, délétère dans sa substance, qui littéralement " inverse " dans son sens et sa définition le concept de Hasard, le met cul par dessus tête. Être observé, sans ou avec la perspective que c’est soi qui est rendu à sa propre observation (– pour ceci spécifiquement dans un après-coup relatif et impropre à un Hasard qui refuse, lui, de s’inscrire dans une logique policière, cette " police " même qui pose de l’extérieur un continuum, même poreux mais théorique, mais sûrement factice et étouffant, annihilant sur le devenir du devoir-être), façonne l’esprit de chacun de nous dans le sens qu’en permanence il y a " auto-limitation de la Limite ". Ce " il y a " nous tombe sur la nuque de l’entendement et de la Liberté comme un couperet.
La vidéosurveillance constitue l’atteinte attentatoire au caractère symbolique du beau Hasard.
Si l’on se place dans l’optique du texte de Kleist : " Sur le théâtre de marionnettes ", la perte de l’innocence dans le sens de la perte de la grâce, relève pour nous, ici et maintenant, d’un phénomène beaucoup plus pervers : insidieux, fourbe et abondant vers une malignité.
Ne sommes-nous pas alors tentés par une forme " autarcique " du Hasard ? Ne risquons-nous pas d’entretenir, à titre d’ultime domaine privé, une folie, c’est à dire un jardin secret en forme de dérive et de délire (du moins pour les plus lucides d’entre nous) ? Le seul lieu, mental, comme espace et temps, de l’anonymat et de l’anodin en tant qu’ils sont l’attente et la tentation constantes d’un éclair de l’aléatoire, du hasard dans son secret même. Une forme d’utopie " quasi-paradoxale " (– quoique).
Passer invisible, passer comme visage dévoilé et ouvert à la re-connaissance et pourtant traqué, soumis à l’épreuve dans sa possibilité d’un marquage enregistré et donc capté et enfoncé dans la matérialité d’une mémoire dédiée au contrôle, à la certitude, destinée à graver dans le temps solide de l’espionnage, ce qui devrait naturellement être voué à l’évanescence. Cette vertu plurielle de l’abandon, de l’oubli, de l’insignifiance, du passage est consubstantielle au Hasard quand il détermine notre Liberté.
De cette main-mise du dehors sur le dedans, nous ne ressortirons pas " plus humains ".
Au mieux nous pouvons " ignorer " les caméras mais c’est sans compter avec une conscience de la chose (et moins l’être sera lucide et plus il en enterrera le savoir dans les couches profondes de soi, ce qui ne prête pas moins à conséquence) qui ne manquera pas de s’insinuer en nous comme le ver dans le fruit.
Faire comme si, est-ce là un nouveau paradigme pour la Liberté ?

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