Pour ce qui est de l’histoire, de l’existence dans son cours de chacun d’entre nous, il s’agit d’une marche et d’une démarche comme d’un parcours accidenté dont chacun n’en finit pas de " réduire les fractures " : ramener à rien les reliefs qui ponctuent la vie et la déroutent. Car, pour " considérer une vie ", il nous faudrait toujours revenir à cette vérité que nous ne marchons pas (vers l’avenir) à partir d’un seuil ouvert, seuil lui-même qui serait toujours en marche (s’il est vrai que tout cheminement s’effectue sans stase – quoi qu’il en semble).
Il nous faut, au contraire, toujours commencer par la " fin ", soit la Finalité. Tout s’ordonne dans le temps du fait que cela a à s’ordonner ainsi. Ce n’est pas qu’il se trouverait quelque obligation, pour chacun d’entre nous, à être ainsi ce qu’il en sera de nous – du moins cela ne se trouve pas du point de vue d’une autorité transcendante, car je réfute toute idée d’autorité transcendante. Mais il y a " du " devoir-être : de ce fait que nous naissons / de ce fait que nous sommes nés.
Nous sommes donc soumis au hasard, un hasard factuel dont les " coups de masse " sont imprévisibles – par définition – et réels et notre devenir, celui dont nous sommes dotés de par la naissance (et ce par un coup de dé dont il n’y a pas à décider s’il relève du hasard ou du destin), notre devenir redresse les coups du sort – dans la mesure du possible ( ?). Et que signifie, alors, cette " seconde " finitude humaine ? Si l’on admet que la première est celle qui nous cantonne à notre propre devenir ?
Comment joue-t-on avec la(les) limite(s) ? Cela a-t-il un sens de supposer que ce genre de jeu soit possible ? Dans le contexte de ce qui vient d’être dit, comment croire en- , où placer- un " espace de jeu " ? Je répète : cela a-t-il un sens ?
Si ce n’est à emporter avec soi ce qui constitue de soi la limite ? Autrement dit : en quels présupposés (accordés selon quelle liberté ?) faut-il croire pour ne pas jouer avec la limite dans, depuis un en-deça de la limite ? La limite comme barre se renouvelant soi-même, est le propre ou l’un des propres de notre monde présent, une découverte récente du moins à l’échelle du monde dans sa masse. Que chacun s’autorise à en jouer semble aller de soi. Que cela constitue un enfermement se renouvelant de par soi, est indéniable. Mais comment en intimer le saut – le débordement – l’outre de la limite ? S’il est vrai que nous sommes là parvenus à un seuil qui, semble-t-il à l’encontre de l’ordre des choses, fait stase ?
Il ne faudrait pas prétendre que l‘histoire s’effectue sans piétinement. Que l’idée de progrès soit absurde et inadéquate, j’en conviens. Mais au-delà même du fait que cette idée repose sur celle d’une amélioration (d’un peu tout et rien) dans l’histoire, il ne faut pas manquer de comprendre que les ressorts du devenir individuel, donc les ressorts du devenir de chacun, semblent bloqués sur le ressassement du pire, (parce que, paradoxalement, nous voulons nous situer dans l’économique de l’amélioration). Le " psittacisme ". Parce que l’on joue de la limite depuis son en-deça.
Mais comment concevoir qu’un monde qui se sait déborder sur soi-même indéfiniment, sachant ainsi aussi que ce débordement même est contenu, qu’il appartient à la limite en tant qu’elle le résorbe ; comment concevoir que le monde dans sa masse humaine puisse formuler l’hypothèse que, tout bien considéré, la limite ne relève d’aucun signe, accessible aux sens et/ou à l’entendement, au Sens, ne relève d’aucun signe – pour faire signe, justement. Comment outrepasser la limite dans ces conditions ? alors que nous savons, que nous croyons parfaitement savoir que cela est, de fait, impossible ; alors même que nous en jouons dans la mesure du possible ; alors même que ce qui désigne la limite est absorbé par le mouvement pervers de surenchérir dessus, ce qui suppose que ce qui désigne la limite, c’est à dire la limite elle-même, soit finalement joué d’un jeu de tromperie, la limite est " jouée ". Parce que le signe nous en échappe, nous nous maintenons à ce que nous tenons, cette limite, ce quelque chose qui a la consistance et la solidité de la matière : une limite " pratiquée ".
Nous passons d’une époque à l’autre en changeant de limite, la Limite restant acquise dans son principe. Que notre temps fasse psittacisme, découle d’une confusion entre une limite dans sa nature – là, totalement éludée, et c’est presque un acte manqué, un symptôme – et ce qui fait Temps, soit la Limite comme finitude qui ne s’éprouve pas. C’est que toute Limite disparaît dans la sensation d’une finitude, certes cela peut sembler aberrant, mais finitude diluée à l’échelle même d’un infini : d’un horizon, ou ce qui " fait Notion " pour toute époque donnée ; et la Limite en vient à constituer, en quelque sorte anecdotiquement, la limite. Mais la petite limite limitée qui nous occupe, présentement, mange tout l’horizon dans sa prétention à dépasser la notion même de temps. La vertu du labourage entêté du sol aboutit à l’incarcération dans le sol de la limite, nous voulons l’y enraciner afin qu’elle se renouvelle dans ses termes, identique à elle-même, pour, comme " on passe le temps ", passer sans passer. La main-mise sur la limite est un acte contre-nature, et, pour tout dire, qui relève d’une illusion. Pris au piège d’une domination illusoire, nous sommes véritablement les jouets de ce dont nous nous jouons, l’illusion se referme sur nous, la Limite en majesté prend les mâchoires du joug. Nous jouons comme nous re-jouons la limite parce que nous avons cru en évincer le principe qui, lui, n’est pas manipulable et, de ce fait, nous tombons doublement : d’abord hors de notre propre devenir, ensuite sous les crocs du Symbole, sous ses crocs parce que le Symbole érigé en système (en idéologie ?) épuise tout dehors. Nous tomberions sous la chape de plomb d’une autorité totale.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire