Je broyais du noir et je buvais du rouge, ne réussissant pas à trouver de la question : " Y a-t-il un jour d’avoir commencé ? ", la réponse. Car un moteur, vraiment, ne démarre pas à soudain vrombir, éventuellement parce que l’on aura enclenché une manette, mais il démarre du jour où son premier piston fut posé – et ceci encore, si l’on emprunte le raccourci nécessaire de considérer que celui-ci fut posé du jour où l’on commença à le penser. En un mot comme en sans : l’Histoire peut-elle se permettre de n’avoir pas commencé par son commencement ? Certes non. Et pourtant oui. Toute limite, serait-elle antérieure et parce qu’elle est antérieure – dans la mesure où elle est censée marquer un commencement – commence par le mouvement de se dégager d’elle-même, en quelque sorte par un effort sur soi qui présupposerait un soi mais seulement parce que, finalement, ce soi est engagé dans son (propre) dégagement.
La question induit sa réponse : celle-ci paraît précèder celle-là mais elle ne trouve, pourtant, sa validité, sa réalité comme telle que de se voir introduite par la question. Pirouette logomachique ou serpent se mordant une queue que rien ne distingue de la gueule ? A la fois tout et rien ?
Cette ouate vive, ce tissu d’un volume en quatre dimensions, cette volupté propagée selon les cinq directions des sens, et ces six versions d’une fable qui engendra, dans le cours de sa roue tactile, les sept degrés de l’extase, jusqu’à la huitième note de la gamme que mes dix doigts jouaient du dos de leur pulpe sur l’ongle, neuf, dont l’angle poli me caressait le cou. C’est ma vie, inchoative toujours quand d’un geste autoproclamé, elle n’en finit pas.
Je n’ai pas commencé, je suis tombée, par hasard, sur une pierre qui m’entailla la mémoire et y développa l’infection d’être affectée par la quête d’une source où boire le commencement. Comprenant, à mon péremptoire débit de salive qui suintait de mes commissures, que je recelais la source où boire, je m’enfermai en cercle dans la rotondité d’un corps. Je n’en puis sortir que par un second hasard : une fuite d’eau ayant englouti le voisin, je dus remédier par des travaux intellectuels à cet accident disproportionné. C’est ainsi que j’en vins à faire la connaissance de mon voisin dont, à ce jour, j’ignore toujours la provenance, sa traçabilité de chair n’est pas inscrite dans les registres de ma paume, je connais ma ligne de vie, elle ne m’a jamais avertie d’une issue dans ma propre discontinuité. Elle ne pouvait pas révéler ce qui, dans l’ordre de l’histoire, relève d’un silence : d’un mutisme.
L’être libre se définit par une souple et rodée articulation, des joints des chevilles à ceux des oreilles, et remontant du plus bas au plus haut, tout en lui fonctionne dans un But, à une Fin qui lui échoit de par une sorte de choix inhérent à lui-même, et qu’il atteint et rejoint par la coordination de ses gestes à l’intérieur du volume d’une poche qui est sa vie propre, où se développent de par ses propres mouvements dans leurs efforts désirants, ses intentions, donc, en tant qu’elles se concrétisent. Mais en même temps, il faut " faire avec ", avec tout ce qui incombe à autre que soi, à tout Autre, et aux hasards. Et cet extrinsèque n’est pas illusoire, il n’est pas tant sournoisement contenu dans le monde (la poche) de chacun où chacun " fait vie ", où chacun témoigne d’une existence dans un vivre, mais cet extrinsèque inter-vient, depuis un ailleurs, en nous, en notre sein, par l’" opération de commencer " – et jamais ne se ramène à quoi que ce soit de différent que " commencer ". Puisqu’il nous revient, il revient à chacun d’entre nous d’achever : nous récupérons dans l’orbe de nous-mêmes – de soi-même, cette écharde dardée depuis un rosier dont la Beauté séduit. A prétendre qu’il puisse " exister " – et ceci par refus du solipsisme, un rosier hors de notre propre jardin, nous l’induisons au sens où nous le portons à croître sur le terreau d’une idée dont nous croyons qu’il/elle est partout : le Possible. Nous croyons objectivement soutirer à notre imagination le possible dont nous savons pertinemment qu’il est un possible et qu’il n’est que cela, comme par un mouvement mental qui assoierait en toute impunité notre Soi dans un monde qui, pour relever de soi, de chacun d’entre nous en propre, " montrerait " un bord. Ce bord de soi visité par chacun depuis l’intérieur, projetterait soi : le bord, comme le décor appétissant de vies et de détails où fourmilleraient les ailleurs du possible. Nous possèderions intrinsèquement un monde-autre : il serait gravé dans ses reliefs mêmes à même la conque qui n’existe que par l’intérieur et qui seule existe, contenant l’univers avec les univers. Car imaginer d’autres ballons que soi à voguer dans ou hors (de) l’espace-temps et ceux-ci sous la forme de possibles comme autres, peut aussi bien être, dans une logique plus juste, ramené à une auto-projection sur l’écran de notre propre fermeture.
Pourtant, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Si ailleurs il y a, et il y a " ailleurs " – ou " autre ", il ne faut pas chercher à définir cet ailleurs par ce que ce mot dans sa nature, dans sa définition suppose : à savoir la notion de lieu, de lieu dans un espace-temps (ne serait-il, celui-ci, que probable). Ailleurs il y a parce que quelque chose commence et indéfiniment re-commence dans une appétance. Le désir qui entraîne chacun à l’intérieur de chacun à faire preuve de soi comme développement pour soi, ce désir est proprement cela qui commence et, à ce titre, peut trouver son nom dans le mot " Ailleurs ". Il n’est pas forcément situé, situé hors de nous, ou en nous, et encore moins à nos marges, à nos marches, mais il corrobore son nom, sa dénomination d’Ailleurs parce que rien ne nous autorise à situer le désir, c’est à dire le commencement, à le situer comme relevant de soi. Chacun peut donner son accord "à " vivre, il ne le peut que par la persistance, même passive, à continuer de vivre, il ne tiendra pas des fibres de son corps en tant qu’il est cette volonté de vivre avec son désir de vivre, il ne tiendra ni de ses muscles ni de sa respiration de s’être assemblé en un corps. Chacun dans et avec son corps relève d’un donné, appelons-le " Ailleurs " puisqu’il est la chose la seule qu’il ne nous soit pas possible de penser.
Il faut penser soi en tant que les parois s’en dissolvent, il faut penser soi non comme ramassement sur soi, ce ramassement serait-il dilaté à l’infini d’un univers qui n’en finirait pas de résorber en soi des limites censées se propager indéfiniment. La qualité éparse, dilapidée et ponctuelle de soi, ne présente dans son détail aucune forme. Nous sommes des fragments dont le tout, la totalité est " assurée " (cela est supposé nous " rassurer ") par une " tenue " qui ne tient qu’à nous, et qui d’ailleurs ne tient, de fait, pas. La seule illusion recevable est seulement de soi comme soi, nous con-sistons en une articulation par les rouages, en un jeu d’articulations dont les points comme brisures saignent du jus de vivre. Représentées sur la surface d’un arbre, nos vies individuelles scintillent dans les différents nœuds des branchages, où chaque branche se subdivise en branches sans qu’il y ait là rapport d’un à plusieurs, de créateur à créature, de générique à généré, de cause à conséquence. Chaque nœud procède d’un autre qui n’est pas pour autant sa cause, nous sommes recueillis à l’état de scintillements dans la coupe de plusieurs nœuds dispersés, dans une coupe et plusieurs et dans chacune ignorons y être seuls ou dans la multitude, et c’est égal ; chaque nœud représente chaque soi à la mesure d’une effectuation partielle qui se regroupe pour faire corps, tant bien que mal, aléatoirement d’un nœud à l’autre, et le commencement d’être appelé à constituer un soi ne dépend que d’une continuation. Cela s’appelle " re-commencer ". Commencer, cet " autre ", cet Ailleurs, ne constitue ni un possible ni un probable, il relève d’une éventualité, d’une supposition dûment formulée dont, toutefois, le mot manque – faute de lettres en quoi l’écrire. Mais ce n’est pas l’en-vie qui nous manque.

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