(Je conseille de repasser tout mon vocabulaire au fil de l’épée : au filtre du rasoir étymologique). Madelaine Poisson ; sœur femelle d’une Francisca Pouète, celle-ci qui s’ignore dans ses qualités, en substance, de poix ou de plomb fondu ou d’huile bouillante qui refroidissent toute velléité de distinction (" vous êtes bénie entre toutes les femmes ") par le geste d’une brûlure diaboliquement appliquée sur la brûlure ; Madelaine Poisson en refroidit plus d’un. Tant au propre qu’à la figuration : quand elle apparaissait sous le jour d’une voluptueuse perruque à longues boucles blondes, cette vendeuse en librairie de talent (tu es une " sacrée " vendeuse), d’ailleurs son nouvel employeur – une chaîne de livres – ne voulut pas la lâcher malgré son âge, cette vendeuse se signalera toujours par le verbe déclamatoire de sa vulgarité racoleuse : elle vante les ouvrages qu’elle espère placer. Elle lisait, donc, cela va de soi, beaucoup, des romans – exclusivement. Son précédent patron (un petit gros nostalgique du pétainisme) déambulait encore entre les tables de livres en maugréant et en se déclarant victime de tout, sans geindre autrement que par accusations, se plaignant notamment de ce qu’il fût ce qu’il était et que tous ignoraient, se débarrassant par là de toute la Faute qui se devait d’appartenir exclusivement toujours à autrui par celà-même qu’autrui se contentait d’être : parce qu’autrui se contentait de vivre ; ce patron l’avait à la bonne pour son bagout mais la méprisait – comme il le faisait d’avance à l’égard de chacun autour de lui : " on ne sait jamais… " (ça peut servir, il faut s’avérer prudent). Il sut si mal s’accommoder des temps modernes, qu’il fit faillite et dut vendre. Madelaine Poisson demeura poissonnière et continua à vendre la même marchandise au chaland sous la gouverne du successeur qui l’estimait, avec tous les égards (relatifs) dus à ce qui n’est qu’une employée – mais quand même (vous êtes une " sacrée " vendeuse). Toutefois, beaucoup n’étaient pas dupes de sa culture de souillon : sa voix, déjà, annonçait la couleur. Il fallait être vraiment nul pour condescendre à sa nullité. Beaucoup s’y laissèrent, aussi, toutefois, prendre. On croit ceux qui savent raconter les histoires.
Du temps du gros (le pétainiste) la boutique avait pour adresse le mitan latéral d’une place habitée d’un jardin, de voies de circulation, de trottoirs et d’un bureau de poste. Au pied d’un parcmètre, face à l’entrée – ou plutôt, à la sortie, se tint pendant les quelques derniers mois de fonctionnement de la librairie dans sa version passéiste, un homme d’âge indéfinissable, abîmé et pratiquant la dive bouteille, du rouge. Il avait pour qualités supplémentaires notoires d’être borgne et d’être maghrébin. Il faisait la manche, espérant glaner la pitié de ceux qui quittaient le lieu. De fait, il gagnait correctement pour un mendiant. (Le Livre donne-t-il l’humanité ou la mauvaise conscience ?). Ce qui valut à la Poisson de faire une remarque fort peu élégante au sujet de cet homme, adressée au patron – et il n’y a pas à discuter si elle la fit pour s’en attirer des grâces, au demeurant toujours condescendantes de mépris précautionneux (préventif), ou bien si elle donna le fond de sa pensée de telle sorte que l’on put y voir toute son âme. Sans doute les deux hypothèses se fondent-elles ensemble, s’entendant comme cul et chemise, à l’image de ce rapport de Maître à Esclave, où l’Esclave peut ne pas mâcher ses mots à l’occasion, tout en sachant parfaitement jusqu’où ne pas aller trop loin (encore qu’ici ce genre de remarque ne choquait pas le patron, bien au contraire). La décence appartient en tout point à l’obscénité, en l’espèce, celle de la Poisson. Elle jeta avec dédain, parce que l’" arrrâbe " gagnait bien, sans travailler (Ah ! ce point d’achoppement du Travail où se justifient toutes les bonnes gens qui ne savent pas trouver d’occupation, de direction, de Raison propres à leur existence et qui revendiquent ce qui leur est imposé à titre de dédommagement pour leur inanité), que " s’il suffisait de se crever un œil pour ramasser des mille et des cent… ". " Et moi, si je me crève un œil vous croyez qu’ils me donneront autant ? ". Le " ils ", il faudrait l’analyser en profondeur pour établir les découpages d’une distribution platement politique qui, cela s’entend, va dans le sens de la remarque entière du moment qu’elle dépend de ce que la Poisson avait lu de l’origine, flagrante pour tous, du mendiant. Comme de surcroît il était borgne (les malheurs sont le plus souvent considérés par d’autres comme des défauts dont on est responsable, ceci simplement parce que cela permet, à bon compte, une supériorité arrogante du seul fait que soi-même est épargné – la facilité abrutie a toujours été le propre de l’ostracisme), elle s’en fit une délectation : celle d’un " Witz " qu’elle crut bon et qui n’eut pour toute crudité que l’insupportable. La Poisson est un personnage mesquin – et c’est peu dire. Pratiquée à cette hauteur, la mesquinerie devient un phénomène métaphysique.

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