Bergotte se crut mourir d’une indigestion de patates, c’est à dire qu’il ne mourait pas. Mais de ne pas avoir vomi, autrement dit : rendu ses patates, elles lui restèrent sur l’estomac. Se sut-il alors en mourir ? il se crut mourir (peut-être) – de ce qu’elles lui restaient sur l’estomac. La vérité était tout autre mais il n’en mourut pas moins : " Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, […] . Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? ".
De la petite mort, du moins, se relève-t-on.
De sa mort Bergotte ne put rien savoir, pas même ce que le Narrateur lui supposa de pensée : le petit pan de mur jaune qui lui aurait livré sa vérité ultime, (celle de Bergotte), sous l’espèce d’une répétition, celle des mots mêmes qui désignent un creux : " le mur jaune ". Juste un palliatif, selon moi. La vérité sous sa qualité ultime parce qu’en date, chiffre, nombre, possible… parce que temporellement elle aura été la dernière. Cela suffit-il pour faire une vérité ? Oui – en domaine de Littérature. Franchissons le pas : le dernier souffle ne relève-t-il pas toujours de la littérature sous sa forme de " morceau littéraire ", à défaut de " morceau de bravoure " ? Bergotte connut donc la Grande Mort, la morsure impeccable qui emporte le morceau.
Je me rappelle avoir donné à lire à mon gars – à moins que ce ne fût relire ? certains détails je les ignorais et le cadeau que je lui fis là, il n’en parla pas, ne me remercia pas – l’extrait de " La Prisonnière " qui relate cette mort fameuse et prosaïque. Nous ne nous soulâmes pas à l’alcool de pomme de terre. Nous contournâmes le sujet. C’est dire combien, dans sa forme, ce sujet prenait de place : de relief, à l’image d’un corps dans son volume. La statuaire effective de nos relations : ce corps propre et nôtre (commun) qui s’interposait entre nous de toute sa solidité. La re-présentation d’un inter-dit. La représentation d’un interdit.
Un corps de femme était mort, celui d’une anorexique de quelque notoriété people, ce qui fit les choux gras des médias. Du moment où cela se sut, déferla dans le magasin toute sorte de larves qui venaient acheter le dernier livre en date, puis les précédents quand nous ne pouvions plus fournir celui-ci : stock vendu à toute vitesse, de la dite anorexique passée à un acte plus radical et plus rapide que le jeûne. Quand je m’étonnai de cette recrudescence soudaine d’intérêt pour cette auteure mineure, la femme à qui d’aventure je posai la question alors qu’elle venait en acquérir après d’autres le livre, car finalement j’étais intriguée. Me déclara dans un grand sourire de ravi qu’elle venait de se suicider. Je crus lui vomir à la figure.
Au soir, encore tourneboulée, je fis part de l’événement à mon gars en allant même jusqu’à mentionner ma réaction physique de haut-le-cœur. Je ne me rappelle pas ses mots mais leur enveloppe, sa réaction : il me coupa en deux d’un ton cinglant. Encore une fois j’avais commis la coupable faute de ne pas savoir, de ne pas connaître la signification " profonde " (il faut comprendre " psy ") de tel ou tel fait humain. Je fus donc punie sans savoir pourquoi. Je me sentis honteuse, et révoltée. Ceux qui tiennent les êtres humains pour absolument non-libres, déterminés, sont donc aussi les premiers à vous doter de la responsabilité pleine et entière, coupable de votre propre Inconscient. (Je suppose que cela représente, pour eux, une " sorte d’Humaine Hygiène " nécessaire, indispensable, presque suffisante, quelque principe à placer au commencement, au fondement de toute " civili-té " dans son possible, permet une aube d’Humanité). Ce qui donne parfois des absurdités, des paradoxes dans l’ordre de la pensée, des bêtises, des non-sens, des idées qui vont dans le mur. Et si telle de ces sommités qui ne " croit " pas en la Liberté (présupposer que l’on puisse " croire " ou non en ces domaines, n’est-il pas déjà absurde ?) s’accorde pourtant à reconnaître que nous décidons en toute chose, que nous " choisissons " ( ?), il le fait de telle sorte que " choisir " (qui engage la personne) soit du même ordre que le geste réflexe [de choisir] de saisir un couteau sur une table pour trancher sa viande. Il est facile aux paradoxes qui sont censés montrer l’absurdité humaine, d’être ce qu’ils sont quand on considère la légèreté avec laquelle est traité le langage.
Le paradoxe d’une fascination pour un suicide, en tant qu’elle (la fascination) " ne se sait pas ", selon quels facteurs relève-t-il finalement du paradoxe ? Lapsus : je voulais écrire " de la fascination ". Cela ne revient-il pas au même ? Et en quoi consiste la différence conceptuelle établie par ce lapsus ? " Mon cher gars, la balle est dans ton camp ! ".
(Je ne ménage pas mon homme ? Je lui rends sa position inconfortable ? J’admets qu’il ne doit pas être facile de faire face à une femme qui se pique de penser ; et qui en fait de penser, pense pis que pendre).

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