lundi 7 février 2011

AR V Le coeur anatomique


[Pour n’en pas finir avec Fafa Nouille, je me rappelle l’avoir vue coucher sa joue sur son épaule dans un grand moment d’attendrissement sur elle-même, en prononçant ces mots : " je suis fleur bleue ". Il y a fort à parier qu’elle ne lut jamais et ne lira jamais le roman de Novalis où la fleur bleue trouve sa genèse, une naissance noble et raffinée qui s’est affadie avec le temps dans cette revendication, il faut le dire, le plus souvent " féminine ". Quoi que le gars de l’anecdote, selon moi, ne fût ni fleur bleue ni fleur jaune, sans gilet de couleur percé à l’endroit du cœur de l’impact rond d’une balle de pistolet, je veux croire qu’il n’était, pas plus que F., un dragueur invétéré, mais pas non plus ce genre de fleur aux reflets d’azur dont les femmes se parent avantageusement dans un grand mouvement d’auto-congratulation, dont elles se gargarisent, du moins celles qui, paradoxalement, n’ont pas le sens (comme on dit le " sens commun " même si ce sens dont je parle va à l’opposé et constitue un " sens fin ") de ce que peut être une relation amoureuse ; pas plus que ces femmes, cet homme, et avec lui beaucoup d’autres, pas plus qu’elles cet homme qui s’était lui-même, par avance, désigné à la prévisible vindicte de F., n’a le sens du sentiment d’amour. Pourtant, s’il n’abonde pas dans le débordement de l’auto-satisfaction, celle de l’Intimité à soi-même désignée comme telle narcissiquement, il touche à une prétention qui, si elle " apparaît " – comme moins sentimentale, n’en est que plus vaniteuse. Ne se flattait-il pas de grands livres traitant du Sujet des sujets ? Simplement, ces femmes " fleur bleue " n’ambitionnent pas la Valeur telle qu’elle se décore de grands mots verbeux. Elles savent qu’elles doivent se confiner, elles veulent se confiner dans le " Petit ", ce nid si chaud à force d’exiguïté… Et si cette métaphore semble " naturelle ", cela ne va-t-il pas de soi ? Ne savons-nous pas, toutes et tous, qu’il nous faut nous en tenir aux images " naturelles ", à moins que ces images n’aient de naturel que l’habitude ? ou encore, un caractère antédiluvien : primitif, pré-historique qui n’en finit pas de façonner l’Histoire dans ce qu’elle a de plus moderne, de plus présent, actuel, contemporain (aussi : ces derniers adjectifs sont-ils vraiment " justes ", " fiables " ? – véridiques ? ).
Ces fleurs pimpantes aiment comme un maçon monte un mur brut : avec des briques massives et du ciment sans apprêt, et s’en contentent comme d’un château. Elles s’en " contentent " et se flattent d’avoir bâti tel échafaudage dont, il est vrai, l’équilibre instable a tout du miracle. Non pas que le sentiment amoureux doive être éternel ou parfait, pour qui que ce soit, il n’y a aucun devoir, ni aucun dû à cela. Je qualifie les amours sentimentales de miracle instable parce qu’elles reposent sur la mauvaise foi, sur l’art de se tromper soi-même toujours d’abord.
En engageant des affaires sur des mensonges aussi criards, Mademoiselle Nouille, tout comme le " Jeune-Echevelé par la grande tempête du sentiment Noble, dans les livres " – elle sait, et il sait, qu’ils ne satisfont que des pulsions, par ailleurs tout à fait naturelles et louables de par cette naturalité d’une certaine santé supposée (tant psychique que physique) (et même si cette santé n’y est pas), aussi ne devraient-ils attendre plus. Ils attendent, toujours, de fait, toujours plus : on espère toujours dans, en la facilité. Car ! N’y aurait-il pas du merveilleux à ce qu’une affaire aussi platement, aussi indifféremment engagée débouche sur l’avenue royale de la Passion ? L’illusion fondamentale n’est-elle pas, là encore, le Naturel, le Simple, le Facile de l’Amour fort ? (que de majuscules…). Alors même que l’on ne cesse de gloser sur la complexité du sentiment, on croit à la force du sentiment qui empoigne et rend au monde les couleurs tranchées où tout se choisit de soi-même.
" Sentimentalité " est l’exact synonyme de " Pornographie " et je ne trace pas par là, je ne découpe pas les territoires respectivement attribués aux femmes d’abord, puis aux hommes. Cette différence-ci n’a plus cours et si les unes et les autres continuent à corroborer des schémas caricaturaux, les unes commes les autres se gargarisent, et les unes comme les autres passent aux actes de la façon la plus crue. Ce qui demeure est un " écart des mots ", certes encore dans une efficace indéniable. Sous le coup d’un poids qui fatigue (" fatiguer la salade ") et qui pend du cou, nous nous courbons, recourbons vers le sol, courbés en dehors.
L’Illusion comme la Désillusion partagent les deux sexes dans une absence de différence, dans une absence de partage où l’on se répartit le bête enthousiasme et la rapide déconfiture. Lorsque F. Nouille tint son discours de raison au grand gars, je me plais à rêver qu’elle le fit en voyant danser sur un transparent flottant entre leurs deux corps ennemis, l’image de leurs deux corps appariés dans la chaleur, et que remontèrent à leur souvenir les détails anatomiques de l’autre. Dans cette surimpression plusieurs mondes se jouent, plusieurs mondes jouent, qu’ils ont dû croire n’appartenir qu’à eux deux, et à elle sur le mode de la délectation vengeresse (la finitude n’a-t-elle pas tranché, retranché la bleue fleur du jardin de Fafa, du moins dans le sens où l’aventure n’aboutit pas : un petit, nouvel échec qui renvoie toujours au refus de voir la réalité en face qui s’impose pourtant ?). (Et quel genre d’échec cela constitua-t-il pour lui ?). Pourtant, parce que j’écris, la délectation suprême est pour moi et moi seule. Je m’infiltre, je m’insinue dans les plis humides et sombres et cachés et dérobés, communs, qu’ils n’aimeraient pas voir dévoilés. Mon plaisir est là. Dans la dissection – dans la dissexion.
Choisir d’abdiquer en se laissant mener par ce qui entraîne ? – mais non, il y a toujours cet indescriptible, cet insoutenable effort à faire. Il faut vouloir l’amour avec sa charge et vouloir ne pas se faire illusion, serait-ce en croyant que l’on fournit un effort en prenant au sérieux le désir par la (dé-)monstration. Jouer est autrement plus difficile. Il ne s’agit pas de se jouer la comédie du sentiment ou, plus simplement, du désir, par exemple en remuant le ciel et la terre d’une librairie à la recherche de façades jolies : des titres et des couvertures de livres flatteurs (parce qu’un livre, c’est ce qui tombe, ici, le plus facilement sous la main), mais pour jouer il faut jouer. D’emblée verser du sel sur la plaie. Comprendre que l’on ne s’arrêtera pas aux coups de fouets et que l’on enchaînera coûte que coûte. Pour jouer il faut une méchanceté de base qui piétine la bêtise, la spontanéité se fabrique, elle s’apprend et aucun artifice autre que le rêve longuement prémédité ne saurait nous conduire au succès qui intègre et incorpore l’échec et la finitude mêmes de tout rapport. Il faut partir perdu(e) tout en se sachant gagnant(e) de ce que l’on perdra, encore, en plus. L’artifice n’est pas dans les bons sentiments car ceux-ci ne sont que ruine de l’âme et vengeance mesquine, échec de fait parce que l’on s’entretient dans le chimérique. La ligne n’est pas droite qui sépare le jeu du jeu. Tous les amants se doivent de jouer, tous jouent, mais seuls jouent ceux qui se veulent méchants sans la sanguinolence du Sacré Cœur.
Il faut savoir jouer le cul pour le cul, l’illusion pour l’illusion et l’amour pour l’amour. Tout se tient.]

" …
Elle s’occupe aussi des choses de la terre,
Car la feuille du lys est courbée en dehors.
… ". V. H.

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