Braises de dents que ce ravaudage où nous cousions bord à bord mais sans touche, la croisée des fers de paroles rivales. Nous causions, de choses et d’Autre, jusqu’à nous vriller le nerf de ne pas aller jusqu’à l’aboutir : mais toute de retenue était la règle – qu’en outre nous n’aurions pas su comment pouvoir enfreindre. C’étaient des conversations de bon aloi et de mauvaises pensées, des joutes animales quoique toutes en allusions mais si elles rampaient, à l’image d’un reptile ou d’un félin en alerte, elles n’en réussissaient pas moins parfois à faire le bond, jusqu’à la gorge de l’autre où implanter ses propres dents. Cela, beaucoup, a saigné et pas seulement artificiellement, je veux dire suivant un vocable en vogue : " virtuellement ", mais aussi par des crissements de mâchoires au dedans qui s’échappaient inéluctablement de nos bouches sous la forme de paroles perfidement suaves ; rendre à l’autre sa pièce, nous l’avons toujours fait, il nous fallait être quittes et ne rien nous devoir. Nous avons toujours payé rubis sur l’ongle. De ma main manucurée à la façon dite " french " je déposais dans sa paume un coussinet de billets doux : autant la baiser ; mais n’était-ce pas ce que jusqu’au moment de se régulièrement, quotidiennement quitter, nous faisions ? J’avais de lui usé. Rien nous n’avons respecté, de rien moins que de l’ordre de la règle en vigueur en ces domaines nous n’avons abusé. Il parlait beaucoup, moi de même. Je parlais beaucoup, lui de même. S’embraser par le verbe et torches, illuminer de vitriol la pointe à l’autre. Encore à ce jour et pour désormais, nous ne sommes pas indemnes.
Je ne relaterai qu’une anecdote qui, si elle n’a pas la vertu d’illustrer ce que je viens de dire dans son contenu, l’illustre néammoins dans l’une de ses vérités qui fit la vérité du tout, du tout de nos rencontres telles que relatées précédemment.
Alors qu’alanguie et devisant librement de ces choses des livres et d’une liberté aux éclats qui entière me ressemble et dans la foulée, m’assemble, je lui mentionnai ceci. Je bouquinais, Suzette passait. Je riais d’une mienne découverte sous l’autorité de L. W. qui se creusait la cervelle à tenter de donner un sens à quelques mots précisément, je cite de mémoire : que signifie d’avoir inconsciemment mal aux dents ? La chose est des plus comiques, souffrir en des domaines dont on sait que le médecin approprié nous met entiers à sa merci, livrés entiers par la bouche béante, mais avant que cela, ne pas avoir à s’y rendre car la Chose est inconsciente. Ou encore : souffrir par là où souffrir est des plus douloureux, et ne le pas savoir – que reste-t-il alors de souffrir, dont pourtant on est l’objet. Ou encore : s’il ne le sait pas, de quoi souffre-t-il alors qu’il l’a nommément située, sa douleur. Ou encore : etc… blablabla… blablabla… Je tournais la chose en tout sens, tordue de rire. Voulant partager ma joie, je happai Suzette qui passait. Je lui révélai la raison de mon émoi hilare. De son plus grand sérieux tout hygiénique qu’elle ne quittait jamais car elle était tout à fait sérieuse, elle m’annonça d’un ton docte (elle est fort versée en toutes les doctrines psy, de la plus courue à la plus ésotérique) : " et tu sais ce que signifie d’avoir inconsciemment mal aux dents ! ". Ma tête fit un tour complet de telle sorte qu’elle pût croire que j’avais fait soit le signe approbateur (menton de haut en bas) soit le signe dénégateur ( menton de gauche à droite), qu’elle pût croire en ce qu’elle attendait que je susse.
Ayant donc relaté l’anecdote au gars en question, car je ne m’étais pas remise de l’air soucieux de Suzette, car, vraiment, j’étais ébahie qu’elle n’eût pas souri : la chose, dans sa logique, était fort drôle et L. W. l’avait aussi écrite à dessein de rire, une chose d’absurdité confondante et énigmatique, d’un puits où le langage s’absorbe en lui-même à en faire éclater le conduit de terre. La réaction de mon gars ne fut pas piquée des vers, d’un air très docte et bruissant de sous-entendus, il déclara : " … et ce qu’alors elle vous a révélé d’elle-même… ". Ma tête ne fit aucun tour, comme j’étais en compagnie vraiment savante et non idolâtre, d’un connaisseur et non d’une amateure, je me rendis, et fermement, j’approuvai. Oui, ce que Suzette m’avait là dit d’elle…
Lui et Moi nous donnons du Vous. Que de pompes dans la distance, de telle sorte que lorsqu’il s’agit de la raccourcir, nous y mettons deux fois plus d’efforts : deux fois plus de souffle. Deux fois plus de bave. J’étais pantoise. Mais je n’en pensai pas grand-chose sinon qu’il me faudrait garder ce détail mystérieux en mémoire jusqu’à ce qu’une bonne âme toute innocence me révélât incidemment de quoi il retourne en des dents inconscientes dans leur douleur. J’aurais alors le fin mot de l’histoire mais j’avais pourtant, aussi bien décidé de laisser faire le hasard et de n’attendre que de lui l’occasion de la résolution du mystère.
Je me demandai, néanmoins et tout naturellement, cela que cet homme m’avait lui-même de lui par là révélé… Je le sus quelque temps après et n’en fut point surprise car cela, je le savais déjà. Ce qui m’avait manqué était le fin Mot de l’histoire dite " L.W. ", son éclaircissement me permit une " connexion " des idées qui, pendant un instant – lorsque je fus enfin " mise au courant " du dit Mot, évoqua à mon esprit quelques banalités du genre tel est pris qui croyait prendre.
Seuls mon ignorance et le délai que prit de résoudre, au hasard, l’énigme, donnent toute sa saveur vibratile à cette anecdote : car pour autant que je compris qu’il m’avait livré là quelque secret de lui-même, je ne savais pas quoi. Et lorsque j’en vins enfin à le savoir… Je le savais déjà. Sans doute n’est-il pas de ma part innocent que j’aie retardé aléatoirement, en misant sur le hasard, le moment de savoir en quoi il " s’était " et ce que il " m’avait " dévoilé. Et que je n’ignorais pas.
Dans le laps de temps indécis que j’avais fallacieusement laissé se creuser, se développa une mise en abyme où ma propre connaissance insconsciente de tous les tenants et aboutissants de l’histoire répercuta par un phénomène d’échos infini les mots mêmes de l’Enigme qu’elle allait endosser quand elle devait être enfin éclaircie. Je connaissais le secret classé X de cet homme mais ne dus qu’à l’infinité du mystère de tout être de ne pas faire le lien avec l’énigme proposée par L. W. Car n’est-il pas confondant et merveilleux que la seule petite goutte du nectar d’un océan entier de nous connue pour l’avoir goûtée, soit celle-ci même qui constitue le noyau dur de ce qui nous fait obstacle vers la connaissance de l’autre ?

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire