dimanche 6 février 2011

AR IV Affirmation de l'Affirmation


(Mettre le langage en coupe dé-réglée). Ou l’Histoire de Fafa Nouille.
Parce que broyer c’est agir quand agir c’est écraser, Fafa Nouille qui moud entre ses molaires un chewing-gum à la chlorophylle à longueur de journées, distille son haleine et ses ordres ; elle gesticule face aux subordonnés comme le gendarme qui règle la circulation. Ça déménage, en cadence, un vrai pantin animé de chocs brutaux aussi inflammatoires pour les oreilles que des jets d'acier. Un acide, cette fille. Une autoritaire sans arrêt de mauvaise humeur. On le comprendra facilement : elle ne s’aime pas, et elle en passe le souvenir qui ne cesse de se régurgiter à sa conscience, sur autrui qui doit filer doux ; hocher la tête, et subir. Elle est vulgaire, s’en accommode, de cette façon qui ajoute à son aigreur. Au demeurant elle aime rire, fumer, baiser, jeûner, parler, crier, et marcher au pas de son énergie débordante dont le seul exutoire – on tourne en rond – consiste à broyer : mâcher, c’est à dire passer à la moulinette d’un intellect creux, toutes ses réflexions qu’elle impose en tapant du pied et en soufflant. (Retournez la boite, ce jouet pour enfants d’autrefois, et la boite meugle : Fafa soupire comme une locomotive). Elle est exaspérée par la " médiocrité des gens ", elle souffle, ça soulage mais aussi, elle le sait, signale son impatience, constante, et met autrui dans la fièvre d’obtempérer : il vaut mieux éviter les débordements de cette vase envahissante.
Elle enfile les amants. Cette aptitude au mauvais goût de la part de certains hommes me laisse perplexe car si cela signale une perversion (et une jouissance), elle est bien pauvre et doit consister en cette perversion polymorphe des immatures. Et je n’aurais jamais cru ça de la part de ce grand et beau gars au teint bistre et à la chevelure frisée qui l’attaqua un beau jour par (nous étions dans une librairie) : " Et si je lisais tous ces livres, il désignait – excusez du peu – quelques volumes de Shakespeare exposés là, croyez-vous que je pourrais y trouver votre prénom ? " Ce qui lui valut cette réponse : " Mais croyez-bien, Monsieur, que mon prénom n’est un secret pour personne ". ( A l’image de son cul…).
Ils furent amants. Elle me le dit sans le raconter, tout en m’ayant raconté auparavant comment il l’avait abordée ; mon commentaire : " c’est original ". Je ne sais ce qu’elle pensa de mon commentaire et moi, pas plus. Je puis être pince sans rire sans même me pincer pour ne pas rire, je ne savais s’il fallait rire de son entrée en matière mais la course dans laquelle ils s’engagèrent ensuite m’amusa. Pour une nuit et une seule de cul, je les avais vus la veille au soir arpenter la boutique et la mettre sens dessus dessous pour trouver d’ " élégants titres " relatifs au sentiment. Et, de fait, ce jeune homme était un vieux client toujours à la recherche de quoi que ce soit comportant dans son titre le mot suprême. Je l’avais remarqué. Aussi, l’issue provisoire, occasionnelle de cette quête me sembla des plus cocasses. Aujourd’hui encore je ne sais pas dire ce que représentait, pour lui, cette mystification qui avait peut-être, pour lui, tous les accents d’une vérité intemporelle. Mais comment ?
Mais vint un jour de revanche. Alors qu’ils continuaient à s’accorder un amical baiser sur la joue quand l’homme revenait à la librairie, celui-ci, vieux client, ce jour-là, avait oublié sa carte de fidélité. La caissière qui en voyait tant et tant, lui asséna qu’elle ne le reconnaissait pas et ne pouvait donc, pour l’achat du jour, lui accorder la remise. Il s’emporta et fut diplomatiquement dirigé vers la directrice de la boutique : Fafa, qui était montée en grade depuis quelques mois déjà. Elle lui tint un discours courtois et froid, lui exposant que la caissière "en voyait tant et tant " et que l’on ne pouvait lui en tenir rigueur. " Nous allons valider votre ticket de caisse, et la prochaine fois, lorsque vous reviendrez avec votre carte de fidélité, la remise de l’achat d’aujourd’hui s’ajoutera à celle de cette prochaine fois ". " Croyez bien, Monsieur, que nous faisons tout pour satisfaire la clientèle ". Point final.
J’assistais à la scène depuis le bas des marches, sous le bureau de Fafa. Je ne peux que m’émerveiller d’avoir su être aux points, aux instants névralgiques de cette affaire. Je l’avais vu parler à Fafa Nouille pour la première fois, elle m’apprit peu après le contenu de leur échange. Le lendemain, j’eus sa " note de chambre " (je veux dire, bien sûr, la notification que " ça " s’était passé). Et quelques semaines plus tard, donc, ce dénouement, dont, pour moi, tout le sel, s’avéra de percer à jour dans quelles délectations Fafa se trouvait et se roulait lorsqu’elle lui tint ce discours de raison. Son discours sur le raisonnable. J’imagine qu’elle s’en fit – qu’elle se fit du gars – sur le moment, la pâte molle qu’elle aimait à concasser en dégageant les vapeurs tièdes et douceâtres dont, alors même qu’elle l’écrasait matériellement, elle le nimbait tout entier. Il lui faisait face, debout devant sa Majesté assise qui négligemment ouvrait du courrier en s’adressant à lui. Est-ce ainsi que cette femme vit ? La reconnaissance pour une nuit où livrés l’un à l’autre par le plus intime, par le plus chaud, par le plus secret… se traduisait donc ainsi ? Car je suis prête à parier ma main droite que jamais ils n’eurent et n’avaient eu de sujet de récrimination, de ressentiment, l’un envers l’autre. L’affaire avait si vite fini. En tout cas, je veux le voir ainsi, je veux voir ainsi que pour certains hommes et certaines femmes, la reconnaissance du don de soi que fit l’autre, peut se payer d’une gifle qui donne l’occasion de reprendre ce que soi même l’on a donné. Elle se dégageait de ce qui, a posteriori, semble toujours avoir été une défaite : le fait de s’être rendu(e) à l’autre. Ils ne se devaient plus rien, et même, Fafa Nouille se retira d’un échange terminé longtemps auparavant, avec un gain certain, celui de l’orgueil.
On pourra toujours tenir tous les discours moralisateurs que l’on voudra, la seule raison valable de ne pas commettre une mauvaise action provient de ce qu’une mauvaise action est toujours entachée de bêtise : de mauvais goût. Cela se ramène peut-être à une question d’orgueil, là encore, mais surtout à une question de conscience. Comment vivre quand cela (vivre) me revient sans cesse comme un paquet d’embruns sur la joue : ce que me renvoie le vent quand je le lui ai jeté.

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