L’absurde n’existe pas ; ou bien il est l’illusion d’un oiseau, sanglé dans une trop petite cage thoracique aux doigts de fers qui le mordent jusqu’au sang, jusqu’à moudre son corps volatile jusqu’au rien. Non, l’absurde n’existe pas. C’est mon aliment quotidien qui a fini de se signaler à moi. Le monde est de plomb, d’une logique et d’une raison de plomb qui sillonnent à angles droits un territoire vide et léger et sans exigence. Non, l’absurde n’est rien, je ne vois rien qui me surprenne, me fasse effroi, me déroute ou me penche ; je traîne, parce que le monde a un sens, parce que le monde a tous les sens et que je n’en omets aucun. Rien ne m’appartient, rien ne me retient, pas même la fatigue ne me leste. Le monde me courbe sous sa férule par le trop plein de sens qui se déverse en permance dans mes boyaux, qui alimente ma salive, mes glaires et mon sang, il n’y a rien à voir parce que tout est expliqué par tous, parce que tous parlent et argumentent, discutent, communiquent, comptent.
Non, je ne crie pas aux loups ; non, la vie est humaine et par là, ne coupe pas. Non, j’ai beau penser, je pense ; je suis enfermée dans un ouvert qui se rend à moi avec obligeance ; il n’y a de bornes que de portes qui s’ouvrent ou se ferment, sympathiquement. Non, la vie n’est pas sans valeur, non, la vie n’est pas un non sens, non, la vie n’est ni laide ni inhumaine.
Mais demain je serai fatiguée et posément, je poserai une arme sur ma tempe.
Je suis délibérément froide, non que je sois d’un esprit calculateur, mais parce que je réfléchis sans discontinuer, mes rêves mêmes, au sein du sommeil le plus léger et le plus follement insouciant ou affabulateur, empilent des idées et déconstruisent comme ils reconstruisent des concepts. Je me livre sans relâche à l'analyse la plus méticuleuse du hasard qui s’assemble et se désassemble face à moi en toute occasion. L’événement n’est pas tout à fait le grain qui condense aléatoirement le flux indifférent des faits et qui attirerait mon attention, non. Mon attention ne connaît pas de répit et je me livre, comme le jet d’eau délivre un flux soutenu, à la retenue de tout sans discrimination, puis je filtre et sans rien relâcher de ma tension ni de mes acquisitions en insignifiances – soi-disant insignifiances – je me souviens. Oui, je me rappelle tout, du premier a jusqu’aux derniers z. L’innombrable forme mon monde. Et au sein de l’hégémonie des détails, classés ou en suspens, je ne dépasse pas. Ma psyché n’est qu’une hypothèse, une commodité à laquelle je me soumets, du moins en en admettant le mot attribué par mes semblables à moi-même, et cela, au reste, très banalement, mais je ne souscris pas comme me concernant, pour ce qui relève encore de mon propre jugement, au concept de vie.
Et j’ai vu ce jour deux oiseaux décrire dans le ciel de l’anse d’une vaste place, un vol désordonné et ivre cependant que crissait la flûte lancée par jets de leur exultation sonore, ils criaient. Les martinets qui violent ciel et silence du trait propulsé de leur folie, inscrivent ainsi sur l’air un langage qui depuis toujours me prend quand se renouvelle la belle saison, mais que je ne sais déchiffrer que sous l’angle de la déliaison. Depuis toujours le chapelet est rompu et ses grains éparpillés, à tire d’ailes, font l’ascension horizontale d’une profondeur verticale. Il serait absurde de désirer raccommoder le collier dont les perles jamais ne chutent. C’est la liberté sans cesse qui les joue sur la toile qui nous couvre de son immatérialité, comme plusieurs dés qui n’affichent jamais aucun chiffre. Le hasard existe peut-être. Il n’est pas absurde mais il est dérisoire d’en faire une religion, ainsi puis-je me déclarer juste-convenablement-assez athée pour ne classer au nombre des aléas incontrôlables que cette course hirsute d’animaux roulant vers l’abîme. Là-haut les grains nous jouent parce qu’ils ne représentent aucun signe. Ici bas nous les appelons " dés " parce que, marqués, ce sont nos mains qui les roulent et qu’à toute fable il faut à toute force une morale. Même le mot d’" absurde " est inadéquat. Le point qui conclut la phrase n’a pas à avoir de sens. Son rôle est de clore une scession dont je ne me soucie pas qu’ainsi elle affecte autrui. A ce titre le point est une convenance sociale et le grain, un point soufflé dans un volume qui a pouvoir d’achever une existence. Le bilboquet empale des perles. Je ne m’en soucie plus, d’un " ne… plus " qui n’a jamais prié.
Quand je pense qu’il va falloir continuer à aligner des pas, continuer à aller d’un point à un autre. Pourtant il n’y a pas d’espace, cela n’existe pas. Mais cela ne saurait durer encore longtemps, bientôt le repos étale de la fonction létale. Le monde entier enfin rendu, rendu dans un néant ; cela porte pour nom un pari parfaitement baptisé du terme de " pascalien " car il n’y a pas plus beau paradis que celui qui s’ignore et qui s’ignore dans le dérobement total du pur néant. Là il n’y a plus aucun discours à soutenir, là il n’y a plus de corps à tenir érigé dans la fatigue permanente, là gît la liberté de Tout en Tout pour les siècles des siècles, là coule l’eau de la Liberté que je bois depuis l’ici dans tout son pressentiment. Là, l’Eternité. Là, une fin qui commence sans achèvement qui ne soit déjà achevé. Là, de l’autre côté du mur, comme par un basculement atteint, là, sans déplacement atteint, là, l’espace qui s’annihile dans l’étirement à l’infini du temps qui se renonce. Là, le Point " partout " ; là, le Point " toujours " ; là, le Point " jamais ". Jamais plus. Fin. Définitivement " Fin ". Finalité.
Je cherche la mort et j’ignore si, enfin, je trouverai la mort définitive, mais si je reviens, encore, je souhaite avoir égorgé l’espoir et déboucher sur la place immense et courbe où je n’attendrai plus. Je souhaite dépasser ce sur quoi tout le monde compte : ma perfection. Quant à moi, j’appelle de tous mes vœux le renoncement à la perfection, je cherche l’abandon de l’attente – soit, la résignation. Et qu’importe si celle-ci doit définitivement me tuer. Quoi qu’il en soit, je serai, d’un verbe au futur qui trépassera en présent immanent, " morte ".
Je vous écris depuis ma mort en préparation, le " vous " a ici une valeur transitive. Ce ne sera pas une mort pour rire.
J’ai l’intention, à titre de dernières paroles, de relater par l’étude ce que j’entends par ligne quand " ligne " traverse, et départage en toute objectivité l’objectif du subjectif dans l’être. Dans toute histoire, à commencer par la mienne, cette ligne dite objective coupe ce qui lui appartient de ce qui lui départient, elle coupe de sa nature propre ce qui fait l’antithèse de cette nature, elle scinde une chose et son contraire sous les auspices de la chose, elle se marque nette entre sa différence et son identité par cette identité qui donc ne tranchera pas par une différence avec l’une des moitiés du partage. Aussi pourrions-nous douter que cette ligne soit l’action tracée au cordon de l’Histoire, aussi petite soit-elle dans sa majuscule, ou grande, quand elle en vient, l’Histoire, à envelopper l’être et l’infléchir, mortel qu’il est, dans un destin – aussi doutè-je que cet enveloppement se fasse sans contact, sans " touche " sachant que cette touche pour que l’action destinante reste objective en sa ligne, devrait être innocente, immaculée des mains du soi de l’être même.
Les lèvres de la plaie sembleraient hétérogènes, bord à bord abruptement confrontées, opposées – mais non, une ligne passe bien entre le monde et soi, qui est tissée de la matière du monde ; elle semble repousser la brutale confrontation sur une largeur supplémentaire – mais non, la ligne objective, la ligne qui court entre ce que nous accusons du monde et ce que nous reconnaissons de nous, cette ligne tient bien immédiatement du monde. – Parce que je sais que la modalité de notre destin est notre hasard. A partir de cet effort de compréhension nous sommes dans l’indécidable.

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