Je suis née par mes traumastismes, dans le mouvement même de l’annulation. Je suis, je vis à l’état de résorption, ce que l’on peut décrire par un cercle qui s’enroule dans la persistance de ses anneaux concentriquement, incessamment ramenés à l’annulation concentrée de leur forme ; comme mouvement, c’est une vis plate qui reconduit à son centre, à son origine toute tentative de s’exprimer – alors que l’expression humaine se pratique généralement vers l’extérieur.
Ma conception du langage, alors même qu’il se forme, originellement, par la nécessité de la communication et donc du discours ou de la discussion, ma conception est celle d’un langage comme un jet sur la périphérie faisant retour de cette périphérie vers soi, à l’intérieur d’une sphère. Mon abri est la perle à taille humaine. Le discours se brise intérieurement aux parois de la sphère et revient au locuteur qui n’a d’échange avec l’extérieur qu’illusoire.
Comment, alors, le monde réussit-il à abriter une multitude ? Et si cette mutitude était intérieure, et de moi uniquement le reflet, et à moi intérieurement subordonnée ? De telle sorte qu’une pseudo-ligne séparatrice passerait entre moi qui suis ma subjectivité et moi qui serais l’illusion d’autrui ; cette ligne consisterait alors uniquement à établir une sorte de Morale : ce que je dois dans l’orbe de moi-même respecter comme principe vis-à-vis de moi et qui affecte le monde parce qu’il m’affecte, et qui n’affecte ce monde qui ne se sépare pas de moi, que par la ligne séparatrice qui me fabrique un univers indéniable, irréfutable. Mais il s’agit de moi. Mais ce moi, je lui dois de lui prêter, de lui donner vie par un renoncement qui ne se paie pas d’illusion. Le monde est en moi, le monde n’est que moi, il n’y a que moi ; et pourtant, il y a, pour moi et de moi, une Obligation à ce monde. Mon impuissance à décider du cours du monde, à l’infléchir, mon impuissance, c’est à dire cette inadéquation à mon propre monde, correspond, dans le même temps, dans le temps même, à l’extrême conscience que j’ai de ce monde. Je ne pourrai jamais dire : " je suis innocente " car je suis à la fois l’innocence et la faute, l’acte et son refus. Qui me regarde vivre peut constater, sans erreur, que je suis quasi aboulique et jamais, n’agis. Mais j’agis pourtant, car, en fait, au sein de ce monde mien qui renferme mon observateur même, je pense ; je pense afin de comprendre. Le monde dépend de moi et je dépends du monde dans la mesure exacte où l’action que nous avons l’un et l’autre sur l’autre et l’un, fabrique, au jour le jour, la reconduction du monde et de moi.
Chacun de nous, chaque membre de l’humanité de nos jours, s’accordera à trouver le monde mauvais. Je n’en suis pas responsable, autrui, dans la mesure, rapide, négligente, où je lui prête vie, n’en est pas responsable dans le cadre de son monde propre, monde que j’ignore mais que je ne peux pas (cela n’est pas en mon pouvoir, cela n’est pas de mon ressort) " croire " meilleur que le mien. Mais pour ce qui est de moi, pour connaître un seul monde et ne connaître, au sens où je les suppose, les autres mondes que par l’Imagination – opération qui renvoie à un Réel bien réel – , je maintiendrai que l’objectivité (inhérente à l’hypothèse formulée ici), par sa ligne de crête, dessine une partie de moi autre que moi et qui est le monde, et ce faisant, permet que de moi se réalise une part. En tant que je pense par la distance ce qui ne se sépare pas de moi. Je suis divisée entre la part de la subjectivité et celle de l’objectivité, et tout l’objet de mon discours consiste à postuler que se réalise, par moi, quelque chose sur quoi je n’ai pas de prise mais que, par là-même, c’est moi comme " moi-même " qui est et qui suis réalisé-e (quasi mode passif).
Tout cela définit et repose sur – une erreur de parallaxe : le résultat en est un chevauchement flou des concepts.
L’erreur de parallaxe est consubstantielle à la pensée. Et si je ne conçois pas d’autrui qui ne fasse partie de moi (pour autant que les autres semblent avoir une réalité, par exemple parce qu’ils " vivent " autour de moi, que je les vois vivre autour de moi), je peux imaginer d’autres mondes et à ce titre, là, je m’arrête. Je m’arrête au seuil de l’imagination comme au seuil d’un monde autre, où le possible, bien qu’il soit et parce qu’il est possible, parce qu’il n’est que possible, ne peut pas ouvrir, ne peut pas aider à concevoir ce qui est inconcevable. Mon imagination va partout en tant qu’elle renonce à ce qui ne lui est pas commensurable, elle pose le possible comme possible et aussi, l’impossible comme possible. Mais les mots mêmes de " Possible " et " Impossible " sont lourds de tout ce que, alors même que je suis dans un rapport d’imagination, je ne peux pas imaginer. A ce moment de la réflexion, Possible et Impossible se sont rejoints, leur opposition de sens s’est fondue, ils ne départagent plus le monde. Quelque fertile que soit une imagination, n’importe laquelle, c’est parce qu’elle a, pour elle, des limites, que toutes les imaginations se ramènent toujours, à un moment ou à un autre, à ces mêmes limites, à cette Limite toujours la même. En deça de cette limite, nous pouvons tous nous supposer, et seulement nous supposer, des mondes propres. Quiconque est dit avoir de l’imagination, ne fait que continuer à développer les possibles de son monde personnel, toujours le même. Toutefois cette richesse d’imagination, parce qu’elle existe, est propre, presque à tort, à nous faire supposer une pluralité des mondes. La réflexion se mêle ici étroitement à la faculté d’imaginer, pour donner à la pensée un tour spéculatif. L’unique possible est d’imaginer imaginer.
On peut, moi-même je peux interpréter ma pensée, cette " conception du monde ", comme le fruit de mon étrange enfance soumise à divers traumatismes ; mais nul ne peut la démontrer comme fausse : comme non réellement fondée, comme irrecevable. Et je pourrais résumer autrement ma conception du monde que par la seule pensée d’une multiplicité des mondes. Par exemple je pourrais la définir par une Morale du toucher, dans le sens plein d’une Morale du Tact : de la limite à partir de laquelle il faut, en quelque sorte et même si le mot n’est pas tout à fait exact et pourrait sembler à tort d’une défaite, renoncer – se retirer, se dé-faire d’une possession ou d’une emprise.

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