mardi 4 janvier 2011

Fontaine... II 1.


J’héritai, avant l’âge de quinze ans, du château escompté et des ressources pécuniaires propres à l’entretenir. Doté de nombreuses dépendances que la modernité rendait inutiles, il offrit bientôt d’innombrables salles de séjour, chambres, salons et autres pièces de commodités qui en firent tout le luxe, le confort et la splendeur aimable à habiter. L’enserrant de ses bras, un immense parc que les saisons agrémentaient de leurs dentelles idoines : verts printemps mousseux, étés alanguis d’ombres, automnes allumés feux et hivers aux vitraux de givre naturel dans les cathédrales d’arborescences. Je coulai une vie heureuse. Mais ce fut sans compter sur les rats. Pour rénové qu’il fût, le château parce qu’il est une demeure ancestrale abritait des rats que la couleur bellement rouge des fils électriques avait émoustillés, sans doute sous le coup de quelque souvenir d’enfance. Ils les rongèrent et à la faveur d’un autre hasard que celui de ces rongeurs, le hasard d’une pluie pas même torrentielle, un court-circuit enflamma mon royaume qui se trouva réduit en quelques heures à la modestie d’un monceau de cendres fines ; et la poussière ne cessa plus, dès lors, de former le signe muet de la fatalité, pour moi, qui ne la cherchai pas.

Tout fut décidé en peu d’années. J’estime que lorsque j’eus quinze ans ces rats à la mémoire qui se réveillait sous le coup de quelque alarme, à la vue de la rougeur des linéaments des sous-sols, entreprirent leur œuvre de rongeurs, ils en dénudèrent l’énergie en quelques mois et le feu électrique mis à vif, l’autre coup de destin, celui d’une simple pluie, mit en confrontation deux éléments incompatibles dont aucun ne renonça dans la lutte. La destruction était menée à bien. Le feu avait gagné, l’eau n’avait pas perdu. Mais lorsque plus rien ne s’offrit à leur dent en fait d’aliment où faire rage, il ne resta plus rien, et pas plus du feu et pas plus de l’eau. La poussière fut l’unique ruine résiduelle qui aujourd’hui encore, où que je vive, quelque lieu que j’habite, se répand implacablement au seul rythme des jours du temps qui s’écoule et je tourne à la folie face à cette roue incoercible qui me soumet à la loi que je n’ai jamais respectée du chiffon à poussières. La poussière est mon destin parce que je la vois. Parce que je refuse de me soumettre à la prière d’une récolte sans fin, elle se signale à moi avec la violence du tisonnier, sa cruauté, sa brûlure, son remords. Je ne vais pas en paix. Je fais de chaque jour qui passe le refus du travail sans issue des femmes. Il me suffirait de considérer la chose, légère, et de me prêter à ma vie de célibataire avec le même pragmatisme fonctionnel et accessoire que celui de beaucoup de femmes, et désormais, de beaucoup d’hommes. Mais non, je persiste dans une vie de châtelaine réduite par la solitude à briquer la démesure d’un incommensurable dans le roulement sans fin des pièces qui n’en finit pas de tourner sur soi et de me ramener par le début au recommencement de l’action d’écoper. Bien sûr, ce souci n’est qu’un songe dans sa forme obsessionnelle, il ne m’en prévient pas moins, dans la réalité, contre tout chiffon à poussières et la poussière est devenue, pour moi, l’objet d’une hantise comme le sujet, l’objet d’une réflexion inassouvie où je vais toujours de l’avant. A la roue sans issue de la récolte des débris temporels j’ai substitué la roue infatigable de la pensée pourtant grevée de lourdes inerties.

A l’implacabilité de la contingence de la chute poussiéreuse, à l’objectivité de cette donnée de la Nature sur Terre, à la pluie nécessaire pour la vie, éphémère, indépendante du pouvoir humain et devenue moins imprévisible qu’elle ne reste inévitable en tout lieu sur la planète, à la présence des rats dont la machine onirique comme la machine digestive répondent à leurs corps d’animaux agis par un instinct plus ou moins mécanique, à tout ce réseau de circonstances diverses et imparables dans le moment, le lieu de leur coïncidence néfaste, fait face restant debout, un être comme moi qui a placé sur l’échiquier pour affronter cette Bête brute de l’Innocence des faits, les multiples dispositions de son corps.

Où donc passe la ligne ? On peut me qualifier de malade, la poussière reste indubitable. Où, à quel moment se cousent ensemble ce fait de la répulsion de ma chair au recommencement sans fin du Même éternel dans son abrutissement et abrutissant mouvement, et cette même roue dans ce qu’elle a d’anodin – d’insignifiant, de banal, de bénin ? On peut rapidement objecter que c’est là " question de point de vue ". Mais oui, justement. A quel endroit (ou quel envers) rebrousse la ligne subjective pour laisser place à la ligne, objective, de partition ? Pourquoi revient-il toujours à quelque chose dont nous ne semblons pas responsables, dont la Nature même nous déresponsabilise, de nous séparer du monde alors que par cette coupure même, par elle et elle presque exclusivement, nous éprouvons de la souffrance, nous éprouvons notre douleur, nous la connaissons comme absolument nôtre, personnelle ?

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