lundi 3 janvier 2011

Fontaine... I 2.


N’y a-t-il, pour la raison humaine, limitée, que cet accès schématique d’une ligne partisane dans le partage qu’elle effectue au sein de l’être entre l’être et son destin mondain, celui-ci mordant de toute son emprise, de toute sa nature sur ce que l’être considère comme propre ? Ne pouvons-nous comprendre les accointances de l’objectif et du subjectif que sous les aspects de ce qui est peut-être une erreur ? Ne dessinerions-nous pas, ce faisant, une ligne qui pour qu’elle se renouvelle, d’étape en étape, revient ? revient par le surplomb sur ce qui fut ? Traçons-nous une spirale ? Cela, par tout autre aspect, semblait une affaire entendue : nous revenons sans cesse, nous savons de quoi il retourne : tout revient dans son renouvellement même. Mais dire que la ligne est de la nature du monde et donc du Hasard pur si celui-ci, marquant par la coloration prononcée de sa neutralité, s’efface face à l’être selon une ligne de fuite en relief… Et la ligne tourne sur elle-même parce que le monde ne dispose pas de ressources inépuisables – non qu’elles soient en nombre fini, mais parce que notre entendement est limité.

C’est en toute objectivité que je ratai systématiquement mes expériences ; les faits témoignent, venus de la périphérie du monde, toujours ils furent contre moi sous des aspects imparables, totalement indépendants de moi, étrangers à moi, à ma propre volonté – indépendants de mes désirs mêmes, cela va de soi. Je fus ma vie durant confrontée à une volonté adverse qui ne se marqua jamais d’aucune intention à mon égard, en tout elle me fut contraire, néfaste qui n’emprunta jamais que les habits, les atours banals d’une indifférence et d’une ignorance à mon égard sans égal, et qui me broyèrent. Aussi ne suis-je pas même une victime, mais à peine une passante.

J’ai quinze ans, un chiffre carré, proche de la raison. J’ai quarante-quatre ans, un nombre pair d’années, ce qui ne signifie pas grand-chose. Si je cherche à tracer la ligne pure qui borde le champ du bel indifférent qu’est le monde et par laquelle mon corps-moi-vie s’abouche à ce champ, je ne vois qu’une ligne cousue à même la chair et qui m’échappe. L’afflux d’échecs auquel mon corps-moi-vie est poreux et par quoi ce corps-moi-vie se sépare du monde, se scinde de l’assimilation pour se faire être un être, cet afflux est ma ligne, ma ligne objective en soi. Je la désigne où je la vois, là où elle se trouve selon ma vue : elle est le contour du mâle. Elle est donc une ligne en volume qui contient le corps de l’homme, une poche ouverte sur ce qu’elle contient, une poche ouverte vers l’intérieur qui m’enferme parce qu’elle m’excepte, dans l’extérieur. Je suis bouclée dehors ; l’infini est par le dedans. Il s’enroule par lui-même et sur lui-même, et cette concavité, cette entièreté complète de l’infini du monde m’exclut : de l’extérieur vers l’extérieur, mon corps-moi-vie que mon esprit ne réussit pas à cerner, à concevoir pour ce qu’il est, c’est à dire une finitude, contient l’infinité. Je suis l’externe, avec toute la déperdition que cela dessine en fait d’image non commensurable. Mais n’anticipons pas. Cette ligne, cette cicatrice irrécusable, inaliénable n’est ni mauvaise ni bonne, elle est. Elle recèle mon probable et il ne revient à personne de dire qu’il devrait en être autrement ; si je peux porter un jugement sur mon existence, sur mon histoire finissante, je dirai que la qualité de l’objectivité qui constitue la ligne de mon partage, est de l’étoffe de la folie. Folie qui s’attache à l’homme qu’elle borde par l’intérieur et folie qui se retourne, " objectivement ", vers moi dont toute la subjectivité n’a jamais été folle. Mais justement, nul n’est jamais fou pour soi et ainsi, à ce titre, de façon objective, parce que la rive qui m’imbibe est faite de l’eau d’une folie limitrophe, je suis, à ce point de contact avec le monde sans que jamais mes mains ne se portent à sortir hors de moi, folle. C’est toujours entre que l’être se trouve déporté, déplacé de son centre et par quoi il s’offre à la considération d’autrui. Je n’existe pour autrui que selon la ligne qui ne m’appartient pas et qui me décide. Le " qui suis-je ? " passe inévitablement par la question du " où suis-je ? ". Et le " qui ? " se réduit à une marge.

Ces hypothèses sont lancées à la cantonade, les attrape qui veut. Libre à quiconque de s’en faire un habit. Car les entrelacs de la subjectivité et de l’objectivité sont inextricables. Il ne faudrait pas me croire folle selon une loi qui n’appartient qu’à moi. Selon une histoire qui ne dessine que moi. Selon des contingences qui constituent mon seul passage. Non. Je ne suis pas objective en toute subjectivité ni subjective en toute objectivité. Je suis folle, je le concède et tout sentiment de l’absurdité de cet état de fait ne me touche pas. Pour autant que je puisse me détacher de moi et prendre de la distance, je ne juge pas ma vie absurde parce que folle bien que pour porter ce jugement d’une folie je me place dans la mesure de toute existence moyenne ou commune. Je n’admets l’absurde que comme jeu. Ce jeu se dilaterait-il et rejoindrait-il la forme de l’infini, s’empêchant ainsi de se mettre en état de " tranche ", de " coupe " sur un fond de sérieux ou de réalité. Le jeu n’est pas un ajout, n’est pas un moment, n’est pas une ornementation. Le jeu est ce qui se détachant de soi emporte avec soi ce dont il se détache. L’absurde est donc une masse, parce qu’il est pur jeu, il prend vis-à-vis de soi une distance qui ne le détache pas de soi. L’absurde colle au monde sur le mode d’une unicité du monde par sa présence à lui-même irréfutable.

J’ai démultiplié les mondes. J’ai vécu une vie pauvre. L’absurde, pour moi, peut se ramener parfois à une virgule. Et l’objectivité narrative de ma folie constitue une histoire par son éviction.

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