jeudi 6 janvier 2011

Fontaine... III

Si le feu a inextinguiblement dévasté et consumé le château jusqu’au rien, sous l’incitation d’une confrontation première avec l’eau, celle-ci effaça, parce qu’elle le lava et le délava jusqu’à la transparence, le souvenir. Je n’ai de souvenir de ce moment architecturé de mon existence, de ce royal moment, que par le recoupement d’archives virtuelles. Le château ? Il exista par ce qui en moi subsiste d’absence – de la destruction de la preuve. Aussi, le concernant peut-on se poser la question : S’agirait-il, dans son évocation, d’une reconstruction ? Vrai-ment ?

Les crimes des jours qui abattent le temps comme on le fait d’un travail, le beau vivant d’un instant qui éclata, me les remémore sous la forme d’actes dépossédés de toute chair et dont la trace bien présente se marque physiquement, concrètement par l’Interrogation. Et pas même le questionnement. Car une question se formule, tandis qu’une interrogation se dit, elle se chante avec l’inflexion de la voix, elle est dans le même temps dans un en-deça des mots alors qu’aussi elle a outre-passé les mots, de ce que ceux-ci s’avérèrent impossibles : ils sont déterminés, ils ont une définition, un sens, une réalité voire une matérialité ne serait-ce que des lettres qui les composent. Et quand l’Oubli, au lendemain de la catastrophe, me fut alloué, me fut remis et donné en lieu et place de tout souvenir, il ne resta que le mouvement, celui du mutisme dans sa forme de mouvement chanté, fredonné qui s’achevait toujours sur son bord ultime par un relèvement incantatoire de l’air : cela prenait la forme aérienne de ce qui transcrit par écrit, se dessine sous la forme d’un point d’interrogation ponctuant un vide. C’est tout ce qui me reste, et pas même d’un " reste ", puisque le temps commençait pour moi avec lui. Je vivais sans passé mais dans le passé en permanence.

A cela vient se joindre, à ce délitement de la mémoire établi, fixé dans une immobilité, une Mémoire phénoménale qui n’oublie rien mais qui emmagasine sans relâche le tout de ce qui se présente. De tout ce qui fait présent au sens où le temps du présent, cet échelonnement en abîme des jours qui s’abattent sur le moment même où ils se révèlent, se donne et s’accorde. Mais ce sac, cette réserve qui n’en finit pas de croître quelque part et à mon insu, logée dans le partout de la chair de mon corps-moi-vie ou de ma cervelle, étouffe toute possibilité de geste. Le don d’un mouvement de coupe, ce mouvement qui brisa ma fermeture et m’introduisit momentanément au geste, à l’acte, lorsque j’entrai en possession de mon château, alors que je n’avais pas même quinze ans, ce don s’est résorbé, la chair ne fut pas physiquement refermée mais l’idée en fut recousue. En effet, c’est la conscience, avec ce que cela suppose de mémoire ouverte à disposition, qui maintient la liberté dans son efficience. Certains ou certaines se passent de la liberté de cette nature, mais à bien creuser, il reste toujours la marque dans l’être du passage qui ne se fit pas. Je maintiens un peu ma liberté, malgré tout, en me soutenant de la marque physique de la destruction, par l’absence de cette marque dans sa marque. Mais l’effort que cela nécessite, est épuisant au-delà de tout.

Or, quoique marquée au corps, cette " liberté ", dans l’ignorance, longtemps, de ce corps-moi-vie qui fut le mien, je l’ignorai et elle me tourmenta. J’en fus un peu délivrée de savoir, de découvrir soudain, quelques années après les faits, par un concours de circonstances bienveillant et calculé, que, chez moi, le passage avait été pratiqué. Ce fut un apaisement mais je suis suffisamment lucide pour comprendre et sentir toute l’hypocrisie de cet apaisement car celui-ci consiste en une pure facticité.

A ne pas se souvenir, à avoir perdu une part de soi mémorielle, on en vient à ne connaître la liberté que par le truchement verbal, je veux dire par là presque lisse et plat (et ces deux adjectifs ne sont pas innocents), de la lisseur et de l’étalement d’une page de papier recouverte de signes, donc, à ne connaître la liberté que par un truchement livresque (et ce n’est pas dans les pages d’un livre que j’avais appris la trace du passage en moi). Je compris, certes, tout l’abus qu’il y a à apprendre à vivre à travers le Livre, le symbole d’un livre. Je dois toutefois, pour être juste, avouer que c’est cette découverte de la nature livresque de toute révélation : parce que toute révélation peut rétrospectivement se lire et/ou s’écrire, que ce " rétrospectivement " est à la racine substantielle du lien fondamental entre Vivre et/ou Ecrire, oui, j’avoue que cette révélation dans sa forme livresque qui ne doit rien à un livre en particulier mais à tous les livres, ceux-là mêmes que je n’avais pas lu et n’aurai jamais le temps de lire, cette révélation de papier, bien qu’elle ne se raccrochât pas à moi par le biais de mon histoire concrète personnelle, renvoie toute entière à ma vie par la facticité. Il y a une identité de nature entre la facticité de se savoir, à défaut de se sentir, libre – grâce au ouï-dire d’un concours de circonstances bienveillant calculé, c’est à dire par quelque chose d’acquis quasi intellectuellement (quand bien même cela est marqué au corps : cela reste lettre morte), et cette facticité de vivre exclusivement au travers de la lecture – quand on sait que c’est un pis-aller, un divertissement. C’est la même facticité de la Liberté, dans un premier temps parce qu’elle n’est pas vivante et qu’elle consiste en un souvenir sans chair, dans un second temps, articulé au premier, de liberté vécue par procuration instantanée.

La facticité de ma liberté constitue ainsi, en elle-même, toute la nature de ma liberté, c’est à dire toute la nature de ce soulagement en permanence reconduit, " soulagement " senti, éprouvé qui, pourtant, n’ignore pas qu’il repose moins sur une construction ou une reconstruction que sur un étrange Possible – puisqu’ayant supposément eu lieu, et même réellement, il peut, marchant en cela à l’envers ou sur la tête, il peut se profiler dans le devenir d’un probable par sa non-reconduction, ou son impossibilité. Un possible est, dans sa définition, quelque chose d’ouvert à une possibilité d’effectuation, et ce Possible qui fait toute la facticité de ma liberté, parce qu’il a déjà connu le champ de son effectuation, peut demeurer possible par une sorte non plus d’ouverture dans le sens du temps mais d’ouverture sur une rétroaction. Le soulagement bien senti, réellement éprouvé de ma liberté est factice car menacé dans le moment même, actuel à tout moment, de sa réalité, menacé par un Possible parce qu’il est strictement un possible, c’est à dire qu’il pourrait ne pas se " possibiliser ".

Ma liberté est bien réelle alors même que factice. Il y a quelque chose, dans le temps et du temps, qui ne vient pas comme par une vague, recouvrir mon oubli et ce faisant me confine à la facticité dans la liberté. Il s’agit de la Connaissance au sens d’une con-science qui ne se fait pas, il manque cette chose que d’autre, très averti a nommé : " co-naissance ".

Quoique semble pouvoir être daté à ce point-ci du raisonnement, au sens d’" autorisé ", le début de parler à un autrui particulier : en vue d’acquérir cette co-naissance par son expérience vive ; ce " parler " à l’autrui particulier se fait depuis longtemps. Le commencement de toute chose ne se fait jamais par le début. Le commencement est là, pour le coup, toujours une reconstruction. Et même, il constitue dans son avénement (ici) toujours une étape qui dans le cours du parler se fait de façon diffuse et immanente sans cesse. Mais cela se rassemble (ici) toujours un beau jour, au hasard du passage du temps.

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