mardi 6 avril 2010

Passage


Advenir à l’Imparfait

Nous ne devons pas, il ne faut pas préjuger de l’avenir. Cette phrase à double tranchant moissonne dans plusieurs champs diamétralement opposés, elle articule cette démultiplication dans le sens même où, avec sa " double " face, elle y renvoie sans en être un agent : son apparence double reste plate, fixée et figée dans un plan unique, elle n’est pas à l’image de ce qui se déploie autour d’elle dont elle reste toutefois, alors que simplement " bivalve ", le gonds de rotation. Elle n’est pas agent, elle est témoin, elle est vecteur, elle est " prétexte " comme l’est le prétexte que l’on allègue pour se justifier. Là est sa duplicité qui la place au coeur de se qui se déplace par à-coups : l’implosante fixe et/ou l’explosante fixe, puisque son mouvement par hoquets rabat l’une – l’implosante, sur l’autre – l’explosante et que ce rabat en fait un mouvement, le sien, dans son redoublement, au carré. C’est par là-même que commence la démultiplication des champs ouverte par cette phrase duplice.
On pourrait prétendre qu’il en est de même pour toutes les phrases qui énoncent des vérités dont des sujets à l’extrême les uns des autres, peuvent s’emparer.
Ce que l’on constate ici, avec évidence, est le statut " démocratique ", de démocratie de cette phrase.
" Il ne faut pas préjuger de l’avenir ". Cette phrase de Pandore ouvre les discours des orateurs les plus antagonistes, dans l’extrême-droite comme dans l’extrême-gauche, comme elle peut ouvrir les plus tièdes péroraisons. Les tunnels que constituent ces formules riches et simples, et dangereuses nous ramènent à un territoire de condensation. Ce sont des raccourcis qui disent bien ce qu’ils veulent dire : cela qui veut à la fois tout dire et son contraire.

La littérature, dans sa forme poétique ou romanesque, a évolué en maintenant par la force des choses, ce qui a fait, de tout temps, la condition de l’écriture pour l’écrivain : sa matérialité. Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons explicatives des formes de l’écriture, l’alexandrin, le sonnet, les spondées et dactyles ou tout ce que l’on peut nommer comme formes au sein des formes du discours. Cela passa par des impératifs qui, avec le plus grand " sur-naturel " (" artifice ") s’imposèrent quasi naturellement à et dans l’Application, comme phénomène physique d’inscription, de la phrase sur son support. Etudier la question dans son détail, c’est à dire au travers des différentes formes que prirent les écritures au cours de l’histoire, ne fera que renvoyer le mouvement dans sa nature et son devenir comme à son noyau. Comme si une parcelle renvoyait, sans qu’il y ait la moindre monotonie, le moindre refrain, la moindre rengaine dans le tout, au tout justement. Si je me place à ce point précis de l’histoire où, ici-même, je débite ma petite prétention explicative personnelle, pour autant que ceci serait juste, cela n’en marque absolument pas un point de retournement, au sens d’un point d’arrêt qui fait conscience ou d’un point de conscience qui fait arrêt. Le rythme, même si on peut le supposer dans une histoire (celle de la littérature dans son sens le plus large, de tout ce qui à un titre d’écriture laisse une trace) ne se scande pas sur la répétition de l’identique, mais d’un même qui diffère. La parcelle renvoie à des parcelles dont les centres magnétiques ou hypnotiques, de vertige, de nausée, de danse démantèlent la parcelle en tant qu’elle ne serait qu’une.
Le point de condensation de l’écriture passe, aujourd’hui (entre autres) par l’auto-fiction. Et cela n’est pas innocent.
Là où le style en était arrivé, de cette histoire ? Au Langage. A la Pulvérisation du Langage. Le jeu de mots comme une obscénité qui ne se cache plus ou n’amuse plus. Cela consiste en quoi, au juste ? A court-circuiter, dans un même plan, un même cadre comme sur une carte (la page ou l’écran), quasi géographiquement, plusieurs niveaux de langages ; dire en une fois, qui se démultiplie de par le jeu de/des mots, plusieurs choses différentes. La pluralité passe par un étranglement (celui du mot dans son jeu) pour redevenir pluralité. Le volume comme le mouvement comme l’unicité sont diffractés alors que chacun de ces mots (volume, mouvement, unicité) ne renvoyait pas, initialement, à un banal singulier opposé, ensuite, au pluriel produit par la diffraction. Nous sommes dans la saisie de l’instant dans toutes ses formes à la fois et ce que produit ce goulet " consciencial " (l’affreux néologisme) renvoie cruellement, implacablement au non-possiblement conscient. Cette saisie renvoie à sa propre impossibilité puisque le pluriel que l’on veut réduire à un mot, prolifère im-médiatement. Mais, entre-temps, dans un instant, qui donc ne devrait pas s’inscrire dans le temps, nous pensons avoir saisi quelque chose. Nous le croyons.
Désormais, le corps peut être là où il n’est pas. Où est-on au juste quand on lit – lorsqu’une minette lit un livre sentimental, ou lorsqu’un " mec " visionne un film pornographique (j’emploie des images très convenues) ? Où sommes-nous lorsque nous écoutons de la musique, lorsque nous nous concentrons sur une tâche, etc… Lorsque nous rêvons etc… Lorsque nous aimons ? etc… Et je ne prétends pas essayer de situer la conscience. Mon propos n’est pas là. Je parle de corps qui se déplacent sans bouger, du moins selon des notions du mouvement assez élémentaires, pour ne pas dire simplistes.
La question psychotique du " où suis-je ? " devient contemporaine, elle l’est devenue depuis déjà quelques décennies. Et ne fera jamais que le devenir. C’est à cette question " de situation " que s’attelle la littérature de l’auto-fiction. Le je fait le jeu.

" Et cependant que je les entendais hurler à tenter de me retenir, je me posai soudain la question : " où suis-je ? ". Où suis-je, donc, pour me poser la question ? ". Où suis-je, donc, pour me poser la question ?
Nos sociétés en sont arrivées au " Point de saisie " d’elles-mêmes dans ce qui serait une illusion (qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?) qui les renvoie im-médiatement (dans une façon réactivement " automatique ", sans médiateté) à une perte par l’atomisation, la diffraction, la pulvérisation dans une multiplicité. Et la seule question qu’il soit en notre mesure de nous poser consiste dans la nature de cette multiplicité. Est-elle identique à celle qui vient de s’anéantir en se ramassant, en se rassemblant dans ce goulet du jeu dans le je – du mot ? Du mot comme trace ? Comme signe ? La carte géographique a-t-elle inspiré Giordano Bruno ? qui tenta, par le rassemblement panoptique du Savoir qui était le sien (donc différent du nôtre et qu’il tint peu ou prou pour universel) sous la forme d’un système " ramassé " pour ainsi dire visuellement, d’accéder, en faisant jouer une sorte d’" Intuition de l’Instant "( ?) soit une verticalisation du temps que, finalement, on pourrait, peut-être, (et cela fait beaucoup de mots) qualifier d’" aporie " (créative, certes) de l’instantané, d’accéder à la Connaissance.
La saisie dont est l’objet l’Instant de l’étranglement, est trop étroit pour renvoyer à un sens, à une saisie comme saisie du sens. La perte qui suit, il serait facile de la qualifier de " perte du sens ", l’époque s’y prête. Pourtant il ne me semble pas s’agir d’une dissolution de sens, d’un sens générique sous la forme de ce que nous appelons ainsi communément. Le temps ne s’est pas arrêté pour autant. Ce que nous considérons de façon démesurée, par un effet de loupe, s’est propulsé et propagé jusqu’à nous sous diverses apparences. Pourquoi, donc, en sommes-nous arrivés où nous en sommes arrivés ? Que perdons-nous qui est un gain ? Une pulvérisation, une démultiplication comme un démembrement articulé dans un volume en expansion et en extension, un emboitement pour un déboitement des mouvements. Une abstraction galopante pour une matérialité qui demeure massive et qui étire longuement les jambes des marcheurs entre des pieds qu’ils posent lourdement sur le sol et leur tronc et leur tête qui montent, s’élèvent – vers quoi ? Il serait facile, très facile, de répondre vers une sorte de réel qui admet en son sein toutes les traces de réalités, c’est à dire, aussi, des virtualités.
Pourquoi le jeu du mot ? Pourquoi ce " fantasme de totalité " ? Je suppose : parce que c’est en cela justement que consiste la Connaissance. Cette issue est une pirouette. Un jeu de mots est-il autre chose ? Le jeu de mots ne trompe-t-il pas le badaud de la littérature qui y voit seulement une facétie ? La première fonction du jeu de mots est de solliciter la mémoire en la favorisant, en favorisant le souvenir. Le jeu de mots se veut marquant, il ne réussit qu’à être manquant là où il est le plus prégnant (il s’agit là d’un " effet de logique "). La forme se fond sur le fond, il y a amalgame, rabat de l’un dans l’autre. " Parêtre " (et encore… la formule est inégale, tout jeu de mot, par essence, est imparfait, bancal). Il est de la nature du jeu de mots de laisser apparaître l’artifice, de donner le jeu pour un jeu, de laisser passer un jour, un rai de lumière dans un désir de démystification qui est le paroxysme de la mystification. Dire-le-faux pour autant que l’on dise – et non pas en le pointant, si ce n’est en ne pointant point ce que l’on pointe. Le faux n’est jamais là où l’on dit. Ainsi d’un corps, ou peu s’en faut.
La faux à double tranchant… que serait une mort qui, nous coupant en deux selon la double face de sa lame, nous dédoublerait ? Un peu vers la mort et un peu… ? Où va le reste pour moitié ? Quelle est cette mort à double fond ? Ce fond du fond ? Cette mort au carré ? Le carré de la mort, ce morceau de pré, cette tombée. Ce qui restera ne restant pas sous sa forme ? Cela n’est pas neuf. Cela reste peut-être à dire.

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