Elle portait pour nom : Doucealbe Crocousso, ma grand-mère. De sa tribu les gens disaient : " tu lances un Crocousso contre une vitre, il reste accroché ". Leur réputation de rapiats ne fut jamais à faire, elle était acquise et se transmettait en héritage. Du monde terrien la dureté patriarcale enchaînait les femmes, ma grand-mère et sa mère avec elles, au ton cassant et méprisant de leurs aïeux et ce jusqu’au dernier, paysan et colère, leur grand-père et beau-père respectif et si Doucealbe en garda la servilité et la manie de ne jamais se mettre à table en même temps que les autres, papillonnant vainement au fourneau pendant le repas, elle n’en fit pas moins l’arme d’un ressentiment qui n’alla pas jusqu’au bout de sa justification ; et Doucealbe pour se révolter (ce qu’elle ne fit jamais, bien trop consciente de son infériorité de nature) enfonçait systématiquement le clou de son servage. Contre son mari elle cassa sa vaisselle, contre son fils (qui aurait tout aussi bien pu être une fille) elle ne fit jamais d’arbre de Noël. En quoi cela peut-il se lire comme le signe d’une révolte ? Elle se voulait malheureuse et répandant le malheur, à sa façon, elle cogna. Et ceci, toujours dans la plus grande ignorance de sa condition et de sa vérité.
Le plus concrètement qu’elle réussît jamais à exprimer sa profonde incohérence et son malaise originaire, ce fut à l’âge de quatre-vingt et quelques années, lorsqu’elle laissa échapper au téléphone, dans l’oreille d’une " domestique " – et le terme est ici volontairement péjoratif car Doucealbe avait, dans le même temps, une puissante conscience de classe, elle une parvenue " respectable ", et le désir, à défaut toujours de la compréhension du fait, de se sentir de l’étoffe des misérables – elle lui dit ces mots qui n’étaient pas même de sa génération, elle qui parlait un langage marqué par la simplicité et le racisme, la xénophobie, l’intolérance à l’égard de toute différence, elle dit, déclinant pour ce jour les services de cette dame : " non, pas aujourd’hui… Je me sens mal dans ma peau ". Elle n’aurait pas pu se laisser aller incidemment à pareille confidence avec qui que ce fût d’autre. Sa phrase nous fut répétée. Mon sourire fut jaune.
Quant à dire d’elle qu’elle fut une féministe qui s’ignora ou bien en germe, ce serait entièrement faux et loin de moi cette revendication d’une ancêtre digne, qui aurait été digne malgré tout. On pourrait arguer de toutes les définitions adventices du désir ou de l’instinct, de la révolte viscérale et de la colère, du désespoir ou de l’effondrement réactif … bref, de tout ce qui peut s’imaginer en fait de concepts poussant aux actes les plus irréfléchis, je n’admettrai jamais qu’un soulèvement intime de l’ordre du féminisme doive ou puisse se passer de l’éclair froid de la Volonté. Autrement dit, j’ai cette illusion qu’une révolte pour en arriver à sa dénomination doit forcément se pratiquer les yeux ouverts et l’arme levée, les idées claires et honnêtes.
Le chaos de l’âme de Doucealbe rend tout mot cherchant à définir ce qu’elle fut, déjà trop formé, trop déterminé, le mot issu du monde des silhouettes précises ne pourra jamais décrire une femme qui n’appartint jamais à un tel monde, son langage relevant entièrement de la transmission platement acquise mais non réagie, ses mots furent une sorte de colportage oral des besoins. Des plaintes lui échappèrent que j’appelai, forçant le trait, des " confidences " mais cela n’en fut jamais car elle ne s’estima jamais sauvable. Quand noyés par l’aliénation, que nous reste-t-il sinon pousser jusqu’à la formulation le mot d’" espoir " ? Mais cela n’est-il pas donné ? Peut-il exister, pour tout être, un commencement de la Liberté ? Cela a-t-il un sens ? Qu’appelle-t-on transmission et/ou héritage ? Mais c’est déjà aller trop loin aussi que de juger ma grand-mère sous l’angle de l’Histoire et d’en faire une victime, serait-elle la plus piteuse et donc la plus pitoyable, la plus banale des victimes.

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