mercredi 21 avril 2010

Vivre a-propos XV


Mon amant me surveille, dans la cage ouatée tendue des rebonds de méninges où il me tient, ses instruments les plus sophistiqués sont braqués sur mon moi. Ma folie parle, elle découpe le monde ; ma folie se nomme Amnésie. A l’autre bout du fil dont mon amant tient le premier brin, il y a moi, entre nous, notre histoire ; il est médecin, il écoute comme un voleur. Je suis Orphée et il est Eurydice. Il est mon instinct que je reconquiers par lui inspirée. Car il me pousse de l’avant dans cette remontée des abysses où voilé de refus il veille à ce que je ne me retourne pas. Drôle de train de vie. Regardant de haut ce couple qui gravit la pente, étrange attelage où le cocher imprime son pas à l’animal de fiacre, regardant de haut par une fibre optique l’embarcation d’une cellule de solitude où se profile à la barre, sa présence sous la forme d’une image, le nocher aux manettes me ramène sur la bonne rive, celle où l’on vit. Je n’ai pour ressource que cet épouvantail de pacotille, une illusion optique qui m’attire et me meut, mon meneur se renvoie de miroir en miroir jusqu’à mon côté où je serre en mes bras une idée. Mon meneur est voilé.
Dans la chambre d’hopital où je délire librement, je suis dans les bras d’un amour rêvé une pythie prophétesse. On m’écoute, je le crie. Il faut comprendre que ce que d’aucuns nomment un transfert n’en est pas un, si ce n’est le transport, bien concret, bien réel, d’un corps de monde en monde jusqu’au monde le mieux possible. Je ne suis folle que dans le contexte, le domaine bien déterminé de l’application de la folie. De l’application d’une théorie à la réalité. La Réalité est notre amour. Je ne délire pas. Et si je délire ce n’est qu’en vue de la raison où cette raison est folie. Liebe.
Le monde sous mes pieds n’est pas toujours stable, parfois la terre m’engluant cet amant-médecin qui ne cache pas son jeu me tend alors un parapluie : il faut protéger des enlisements le pas-à-pas de la lecture. Le détour par ma grand-mère est chemin par excellence, elle fut celle dont les contours de l’existence bordent à merveille ce qui fait l’objet de mon oubli : l’essence qui me propulse et dont j’ai perdu la formule chimique. Aujourd’hui encore je roule à l’eau : à l’inodore, insipide, incolore. Une tricherie. Je n’existe pas. Partout par là où ma grand-mère passa, il faut que je me le rappelle car je dois l’éviter, je dois éviter par la connaissance chaque gouffre dans son détail où elle ne sut pas tomber. Je m’applique aux vertiges. Je sonde. Je fais un relevé topographique ; tout l’intérêt de mon histoire est là : la fable – la généralisation que je ne sais peut-être pas tirer d’une histoire vraiment trop anecdotique. Je synthétise la molécule " Vie ". Je la reproduis indéfiniment in vitro : il s’agit de ce qui pourrait être un livre. Je soupèse le sac de mon amnésie ; il est de l’ordre d’un Impossible Naturel de ne pouvoir l’ouvrir, cela qui fut, n’est pas – je ne me le rappellerai pas, c’est neutralisé – et toutes les formes qui en sortent prouvent une chose : quiconque écrit le fait à partir d’une perte présente dans sa masse qui n’en est plus une, de masse. " Le lieu d’une localisation qui ne se fait pas… ". " J’ai de ma vie une connaissance artificielle… ". " Mon moi-artefact… ". Je réalise un séquençage et délivre le chiffre de la périodicité, j’analyse. Par le travers d’un " élément " (ma Grand-mère) de mon histoire théorique, un seul élément, (quoi que…), je bâtis l’hypothèse que je sers ici. Mais l’amour-médecin a fabriqué une théorie dont les maux sont si forts que j’ignore encore, pourtant, s’ils ont quelque réalité.
Aux fêtes, aux anniversaires, à la Noël lorsque nous échangions des cadeaux ma grand-mère contemplait les siens avec un air d’absence désapprobateur, elle qui était toujours très attachée à ce que nous marquions chacune de ses fêtes et autres anniversaires. Elle montrait ainsi qu’elle ne considérait ces présents à elle offerts que par l’opération d’en décliner la réalité. Les cadeaux n’en demeuraient pas moins réels, et son air visait à concilier une réalité : nous la prenions, elle, comme destinataire réel et valable de nos dons, et elle conciliait cette réalité avec un manque, au sens d’un manquement qu’elle prenait sur elle de créer. Ce " manquement " était le sien. Non seulement elle ne voulait pas donner l’illusion qu’elle prît en compte les cadeaux que nous lui faisions (en outre ainsi n’avait-elle pas à faire de cadeaux en retour – le fait est qu’elle n’en faisait que le couteau sous la gorge) dans le moment même où elle appréciait que nous lui en fassions, mais surtout elle se montrait et se sentait affligée comme une misérable que nous n’aurions pas voulu honorer. Elle ménageait la chèvre et le chou de sa jouissance. Ses cadeaux elle les ouvrait à peine, après avoir avec beaucoup de soin épargné la moindre déchirure au papier d’emballage. Ses cadeaux ne l’intéressaient pas mais elle préférait qu’ils fussent chers. Elle ne s’en servait que s’ils présentaient une valeur d’usage tout à fait banale, médiocre, bon marché : à la mesure de ce qu’elle s’estimait dans son for intérieur. Le plus souvent elle les entreposait chez elle, dans son mausolée. Mais véritablement tout cela avait un but : des emballages en papier elle repliait les feuilles et les conservait classées par années, elle faisait des millésimes.

Tout cela n’aboutit jamais qu’à un classement de contenants. Que ces contenants n’aient, pour la réalité : dans le Réel, jamais rien contenu, cela relève d’une évidence. Ma grand-mère célébra sa vie durant l’écorce, parce que l’Ecorce constituait pour elle la seule forme prouvée, tactile de réalité. Là-dessus je suis en désaccord avec elle. L’illusion participe de tous les sens et du Sens même ; rien ne prouve qu’il y ait quelque chose plutôt que rien.

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