Quelque chose est impossible qui couronnera mon existence à son terme – la mort ; la mienne. J’imagine un heurt contre un improbable mur, un simple heurt qui arrive incidemment, innocemment : par exemple en ratant une marche, quand les pieds bafouillent et s’embrouillent, une bévue des chaussures à quoi l’on ne pense pas – sauf que cela peut toujours arriver, et que précipitée par le déséquilibre, je heurte le mur de la cage d’escalier, de mon front… la mort n’est pas plus simple. Je pourrais toujours m’arc-bouter contre l’enchaînement des faits qui y mènent, faire émerger un bras hors de la noyade, rassembler tous les mots que je prononce dans un souffle incontestablement vivace, mais quelque chose s’agglutine qui ce faisant témoigne du vivant voire apporte le vif et, ce faisant, m’achemine vers ma transformation en un quelque chose d’autre que moi.
Je peux m’arc-bouter par la pensée même ou par les actes contre l’effectuation d’un moindre événement qui, pourtant, arrive – et je n’en suis que faiblement émue, mécontente, contrariée. Ma mort, aussi, est, pour elle, un événement mineur qui s’insinue avec inocuité, qui s’accumule avant de se précipiter et contre laquelle alors je n’aurai que la ressource de m’arc-bouter dans un refus violent qui sera vain – tout aussi vain qu’incrédule, et je n’aurai pas, alors même que j’aurai refusé l’inéluctable évidence avec toute la force du désespoir, l’avantage d’y croire ni, simultanément, celui d’assister de face à son avénement lorsque d’un lâcher de lame, elle me décapitera, définitivement.
Je connais une femme qui mourut en mangeant parce que sa vie durant, une vie morne, obsessionnelle et avare, mesquine, elle avait tenu – je dis bien " tenu " – face à la mort qui rongeait chacune de ses pensées par ce principe implicite que la mort est incompatible avec l’acte de manger, avec la nourriture, avec l’aliment. Cette femme qui fut ma grand-mère paternelle eut au crépuscule de sa vie, une attaque qui ne lui laissa pas les gestes en regard de leurs rouages et ainsi, à quelques encablures de son dernier souffle, ses mains ne trouvaient plus l’orifice de sa bouche, pourtant elle persista dans le vouloir manger, elle se nourrissait par approximations, elle continua à manger avec obstination. Lorsque quelques heures avant qu’elle ne passe de vie à trépas, je la vis plantant la fourchette vide à force de tremblements dans sa joue gauche en pleurant et persévérant toujours, je me dis froidement qu’elle allait bientôt être confrontée à sa vérité. Elle n’inversa pas le mouvement de mourir mais elle s’apporta dans la mort avec toute la force, toute la férocité de la bête qui mange encore et elle y déposa un corps franchissant le fossé qui le séparait de sa dislocation dans toute la santé paradoxale de mâchoires forcenées. La digestion se continuait qui cette fois-ci fut totale.
Cette femme mourut maigre tant il est vrai que manger beaucoup n’est pas l’objet mais plutôt que ce que l’on mange, cela, il faut le manger exhaustivement. Les os de lapins, elle les nettoyait si bien que la tombe même n’accomplissait pareil travail de blanchiment qu’à force d’éternité. Son patient travail de dévoration, méticuleux, ne laissait rien qui fût susceptible de receler encore une parcelle de chair, témoignage du vivant dont elle se transfusait à l’instar du pain, des pommes de terre ou du fromage de gruyère car tout ce qui avait crû de la terre nourricière était bon, non de goût qui ne fut jamais son affaire, mais par une sorte de superstition viscérale, il faut manger pour vivre, à l’infini ; le principe ne pouvait, ne pourrait jamais être pris en défaut. Au regard de cette croyance, son avarice pécunière ne fut qu’un détail, une conséquence.
Elle allait à l’église le dimanche, croyant trouver là le réconfort, l’assurance marmonnée par le prêtre, messe après messe, d’une vie après la vie mais aussi parce que cette assemblée de fidèles lui semblait une assemblée de semblables dont chaque membre menait une vie modérée, tempérée – comme on le dit du climat sous nos latitudes, avec, et bien entendu dans la plus grande mauvaise foi de sa part, le comme-il-faut dont rien ne dépasse… alors qu’il ne se trouvait pas plus noir brouet que sa vie et sa personne. La messe des gens bien, c’était l’assurance que rien ne changerait jamais, ni dedans, ni dehors. Bien que sa vie la mécontentât profondément et qu’elle fût véritablement constamment dans l’attente de commencer à vivre pour de bon, elle n’a jamais rien désiré, le changement pas plus que le reste. La conscience qu’elle avait d’elle-même dans le sens d’une honnêteté vis à vis de soi, cela " n’existait pas ", je veux dire par cette phrase ainsi tournée qui débute par une affirmation qui se trouve ensuite niée, je veux dire que courait sous la surface de son intelligence à elle-même toute sa vérité profonde mais que justement, parce que cette prise de conscience aurait été un acte d’intellection, " d’intelligence " (" Intelligence Service ") elle ne put ni ne voulut jamais, par un refus à être, à devenir intelligente, comprendre ce qu’il en était d’elle-même et de sa radicale insatisfaction. Elle quittait l’église avant la quête.
Lorsque, tard, je m’installai dans un studio avec l’intention de mener une vie indépendante, elle m’offrit en guise de cadeau baptismal, un lot de torchons. Alors que je défaisais le paquet, un peu intriguée qu’elle me fît un don spontané, elle gloussait comme une petite fille qui a ourdi un gentil coup fourré. C’était là le seul genre de cadeau qu’elle pût faire avec un réel plaisir. Et pas seulement parce qu’il ne lui avait rien coûté.
Brièvement dit, la vie était trop large pour elle.
On peut tout dire, tout " asseoir " de ma grand-mère, il suffit pour rendre cela que l’on en dit, vrai, de le nier immédiatement par un mouvement d’annulation qui fait glisser dans les couches inconscientes cela même qui en devient une réalité, obsolète de ne jamais avoir vu le jour. Elle ne fut jamais riche de ce qu’elle ne devint pas mais elle avait en elle une réserve, un " sac " incontestable de possibles qui en faisait une personne, une personnalité-monde. Parce que de façon indéfinie sur le mode de l’infini elle n’était rien, elle aurait pu être tout. Elle ne fut jamais intéressante, pas même par les affabulations imaginatives dont n’importe qui aurait pu la revêtir. Le Rien de sa personne contenait tous les possibles non pour les montrer ou les laisser à imaginer mais à les dérober de fond en comble. Elle fut aussi nue que les os quand elle achevait de les lessiver de sa terne furie. Finalement je l’aimais bien, prise sans ses défauts il n’en restait rien, ce qui n’est pas lourd à porter même pour une âme comme la mienne.
Il faut manger.
Elle était petite et très carrée d’épaules, elle n’aurait pas facilement endossé n’importe quelle forme d’habillage ; l’idée d’une nature sienne protéiforme serait absurde, le pire des contresens la concernant, elle si rigide en tout, si l’on ne faisait pas appel à l’image d’une table rase au ventre très lourd. Son air misérable que d’aucuns, peu perspicaces prenaient pour de la douceur, cachait une usurière aussi redoutable que bornée, dénuée de la moindre finesse dans la ruse que donne à certains la cupidité. Elle fit une petite fortune et rendit mari et fils malheureux. Elle déféquait normalement. La métaphore du nœud de métamorphoses qu’elle représentait, trouvait son siège dans son incommensurable vacuité jamais désireuse de rien, cette réelle pelote de riens inextricables constituait un creuset rassemblant dans sa coupe la richesse de tout ce dont elle manquait, et même si cela ne passait pas par une représentation mentale de cette richesse car, à la vérité, sa rapacité, son âpreté au gain se suffisait de l’ersatz de tout, de cette bouillie nauséabonde qu’est l’argent. Elle était une avare véritable ; elle devient ce maelström sous-jacent, cette corne d’abondance de possibles à l’état quiescent, ce lourd refus pansu de s’engager dans la vie, cette inhibition du Désir qui en fait un kyste riche de l’éclatement d’un cancer dévastateur à jamais virtuel, elle devient cet inframonde parce que je suis la fille de son fils. Son manque d’imagination ne m’a pas épargnée, néanmoins l’écluse d’une génération intermédiaire entre nous me permet, par chance, de contempler d’un peu plus haut ce qui fut le bassin de son existence et d’un peu plus bas, d’en attendre un apport par vases communicants enrichissants. Je ne parle presque pas d’argent mais de répulsion créatrice. Sa mort signe le début du Possible. Sa mort voici bientôt huit ans, signa le début du Probable.
La Liberté est une intensité. Il suffit d’écrire pour savoir que traduire par ses propres mains une vie dans son volume en la linéarité de phrases peut s’apparenter à la réduction de la vie en argent, l’opération est de même nature puisqu’elle se solde toujours par une masse symbolique : une somme de pages (à défaut d’un livre) ou un magot, deux tas mêmement riches de ce qu’ils ne sont pas. Le passage que fut et que reste en acte l’héritage que je reçus d’elle, est justement le Passage. Je n’adhère, jamais, à quoi que ce soit – comme elle, mais là où son poids l’entraînait à l’immobilité, mon inconséquence, ma nonchalance ne me déposent nulle part. Je n’aurai jamais fait mon beurre. Nous avons pour lot commun l’abstraction au sein du concret même, livre ou magot ; et aussi, la plus mûre des vertus : l’angoisse. Elle était méchante et peureuse mais je ne me crois pas méchante.
Le principe de rétention est-il incompatible avec celui de Liberté ?

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