mardi 13 avril 2010

Vivre a-propos VII


Scandant de talons immédiatement identifiables une marche hâtive dans le couloir, sonore et aussi régulière que le " tac " alternant avec le " tac " d’une horloge, ma grand-mère apparaît à la porte de la chambre. J’y suis seule, elle me rend visite, dans cette clinique où on lui a dit que je faisais une cure de sommeil pour raison de fatigue. Je me remets en fait de l’une de mes tentatives de suicide. J’ai reconnu son pas, j’ai eu le temps de le reconnaître tant le couloir est long et le silence profond dans l’établissement à l’heure de la sieste. Je veille. Je remâche. Je l’embrasse et lui dis avoir reconnu son pas. A près de quatre-vingt ans il lui aura fallu prendre deux bus dont une navette peu fréquente pour laquelle elle dut attendre, et marcher car l’établissement est au sommet d’une colline loin de chez elle qui habite en centre ville. Il fait chaud. Le printemps. Elle me sourit. Nous discutons – de peu de choses. Je me force, non pour parler ce que je faisais volontiers à chaque réveil de tentative, pensant être au commencement d’un recommencement, mais pour trouver des choses à lui dire. Nous n’avons pas plus de conversation l’une que l’autre. Je me force toujours – à parler, mais parfois avec plus de difficultés, cela dépend des interlocuteurs. Elle reste un peu plus d’une heure puis repart par les mêmes moyens de locomotion. Cette fois-là, je devais m’enfuir de la clinique, je jugeai subitement que j’y étais restée suffisamment longtemps. Tout se passa bien. Puis, tout rentra dans l’ordre.
Bien que toujours indécise en tout, ma grand-mère marchait d’un pas hâtif, tête baissée, ce qui laissait soupçonner une certaine intentionnalité mais, pourtant, elle dormait dans les pensées qu’elle n’avait pas ; hâtive elle l’était parce que sa destination décidée par avance était purement factuelle. Une bifurcation n’était pas un drame mais de l’ordre d’une impulsion : comme les animaux nous adhérons, mais contrairement à eux par moments seulement, à nous-mêmes de telle sorte que la conscience comme flux qui s’écoule ne change quant à elle, alors, pas de trajet.
Pour chacun de nous dans certaines circonstances, prendre un virage sur une route consiste à continuer à suivre la même ligne droite mentale. Le but décide et les routes matérielle et mentale sont identiques métaphoriquement. Le but ? Certes. Le but, ainsi de ma grand-mère d’un naturel indécis, obéit à une aiguille fébrile dont le Nord qu’indique la boussole reste toujours le même. La boussole de ma grand-mère, lorsque celle-ci pivotait, nécessitait comme pour tout autre personne, de rétablir le Nord dans sa lettre par rotation du petit instrument. Chez beaucoup cela provoque un arrêt voire suscite, plus rarement, une interrogation. Dans ces instants choisis, nous nous distinguons du pur règne animal. Mais le flux de conscience de ma grand-mère comblait si bien les canaux de son psychisme, ne laissant aucun espace de respiration dans ces conduits habituellement partagés entre l’énergie et la possibilité d’une stase (ce questionnement), matérialisée dans sa virtualité par " l’air " libre qui caresse le fleuve dans sa course souterraine même, bref ses " tubes " étaient si saturés de leur propre lourdeur coulant infatigablement, que la moindre interrogation suscitée par quelque indéfinissable heurt provoquait un engorgement. Elle ne pensait alors pas, elle angoissait. Dans son aspect pratique, l’événement prenait la forme de la panique. Elle n’aimait pas, ne connaissait pas la nouveauté. (Qui pouvait n’avoir de " neuf " ou de nouveau que du déroutement de la routine).
Ma grand-mère n’était pas un animal mais son seul véritable instinct était celui de la conservation. Eût-elle été transformée en quelque animal – un rongeur par exemple, et avec elle la sorte qui lui était propre de cet instinct de conservation, qu’elle aurait fait tache comme une aberration de la nature. Ses congénères l’aurait mise à mort comme le font les femelles des petits de leur portée présentant des troubles. Ma grand-mère, humaine, vécut, résista plus de quatre-vingt-dix ans.
Ma grand-mère, hâtive par la nécessité d’éviter – de fuir ?, toute immixtion intempestive de tous ordres, marche pour l’éternité dans ce couloir de ma mémoire dont elle suit la ligne droite sans échéance. J’entends son pas scandé et je ne la vois pas, bien que je me l’imagine selon la connaissance que j’ai de sa démarche, physiquement. Elle marque de ce bruit élidé le temps interne d’un moment révolu qui persiste par ce battement, mouvement auditif.

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