mercredi 14 avril 2010

Vivre a-propos VIII


Me cachant un " Tic Tac " sous la langue appelé à distiller son effluve de menthe dans le gouffre de ma bouche, j’entamai une après-midi nouvelle. Cependant que le bonbon se délitait, mes narines se trouvèrent chasser un air moins lourd hors de moi, ainsi allégée du confinement intérieur du corps, rendu à plus d’externalité – quoi que toute artificielle – je pensai.
Ainsi le pont posant une pile d’un côté et l’autre sur le bord, autre, de l’enjambement, je mesurai par moitiés l’écoulement du temps : je voyais sous l’arche intemporelle soumise au vieillissement tout formel, un vieillissement qui s’acheminait de soi-même, sans aucun paramètre adjoint, je voyais, fleuve coulant, le corps lentement s’effondrer (par dedans et par dehors), et de cet arc le surplombant je constatais donc la permanence dans l’impermanence. Dans une dichotomie inextricable se partage le temps d’avec le temps, ce qui s’y soumet, semble-t-il, et ce qui semblerait s’y soustraire – et le tout : cette étincelle vacillante, infatigable. Cela que je perçois, je le percevrai jusqu’à l’autre bout de ce qui sera ma vie et cela s’achèvera là, même si ce bout se rompt avant que la mort. Pour cesser d’être emphatique : je meurs pas toute à la fois et pourtant d’un bloc, d’une masse qui s’affale ; comprenne qui pourra. Mais en cela nous sommes aidés, d’un grain d’une chose qui s’immisce, rien de transcendant, ce peut être un produit de l’industrie des humains, ce peut être cette poussière industrieuse de ce qui tout au long d’une vie sera resté inconcevable par la pensée. Transie par une eau froide, suis-je ?
Comme ma grand-mère repartait vers la ville, m’abandonnant dans cette semi-campagne songeuse, au printemps, dans cet établissement où la nourriture était aussi abondante que mauvaise, je lui vis sur le visage un certain contentement : un moment passé (agréablement est-il le mot ?), un moment passé, un moment soustrait à la lutte des pensées dans leur assaut et je sus, quoi que son air de contentement ne m’eût point alarmée à ce moment là, je sus parce que l’on me le dit : " Tu as provoqué chez cette femme une indicible joie pour lui avoir révélé avoir reconnu son pas ". Sans doute – chose rare – s’en était-elle ouverte, dans quel moment d’euphorie persistante ?, à mamie. Ma grand-mère me dut un instant de joie, elle se découvrait un Propre, le propre de soi, une Qualité de corps et de personne. Je mesurai subitement dans quel gouffre sans paroi se mouvait ce qui n’était pas un mouvement, le mouvement de soi, celui qui la caractérisait par l’absurde, par son défaut, par l’absence de lui. Je mesurai l’informe à le découvrir dans ce corps autre, pourtant bien défini, bien déterminé, cerné par ses indéniables contours de corps : oui, elle était là, face à moi et – si elle le percevait bien, elle ne le concevait pas. De quel poids la mort pouvait-elle être pour elle, mort dont l’angoisse ne la quittait pas ? De quel poids de pachyderme l’écrasait-elle ? Sur elle, entier assis, un éléphant de légende par le poids : sa propre absence à elle-même. Enormité, toute relative, de l’absurde. Absurde savamment acquis au contact des circonstances diverses. Absurdité dont elle n’eut jamais l’idée du mot. Elle serait allée vers le Nord, dans le froid polaire qu’elle n’en aurait rapporté que le givre. Elle était la démence même dans son déni le plus obstiné. Contrairement à moi, elle ne sut pas, elle n’eut pas l’art de savoir y céder.
Elle mourut, taclant d’une glissade pour l’objet de sa vie qu’autrui sa vie durant lui avait ravi ; courant au-delà d’elle dans une course effrénée, elle récupéra dans ce moment-là ce qui lui avait manqué sa vie durant : le négatif, dans son mot.

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