Me voici donc, non-morte et néanmoins disparue. Bulbe sans consistance de toutes les intensités, je pulse, enfle et désenfle – respire. Appuyant de ma force sur ma force. En prêtant une grande attention à l’infinité de l’espace, dans le coin d’un détail vous pourriez me remarquer, pas plus large qu’une fente de paupières qui s’ouvre et se ferme, alternativement, sans rien voir. Je ne suis pas un œil, je suis à peine un cil vibratile doté de pouvoirs. Je suis au doigt du monde l’anneau de Gygès. Comprenez que le monde vous échappe parce que je le cache, d’un mouvement de glissade, dans des strates où la compréhension n’aborde pas. Tout ce que vous en saurez ne sera jamais que lacunaire, propre à vous maintenir dans la fébrilité de la recherche, dans la frustration de l’inaccomplissement, dans la somnolence de la lassitude, dans la complaisance à l’abêtissement, dans le divertissement de la joie pure, et abstraite. Je suis un monde révolu. La volte de retendre la voile du présent à la nef du passage est mon métier ; je ronge au présent ; je prédis, seulement au moment où se réalise ce que doit. Etrange démiurge qui ne voulus pas être un dieu, je n’ai pas de pouvoir mais la seule puissance de ce qui m’appartient. Pour peu qu’un jour vous ayez accepté, seulement accepté sans l’effectuation du fait, refusée, de mourir, vous avez, aussi, cette force. Cette force de respirer inextinguiblement. De boire ce monde à la coupe immense du rien, du non voulu, d’un désir modeste et incorruptible. Nous nous partageons le monde, entre forces et notre mal, car mal il y a, est l’incorporéité. Nous n’espérons plus rien d’un prochain baptême, l’eau qui s’écoule nous en sommes, strie entre les stries, de celles qui rayent les ruisseaux houleux. Néanmoins, moi qui n’ai pas d’existence, je me targue d’une vie, d’une vie en plus de celle qui respire : je converse. J’écoute ce que je dis, et je réponds. Sans lampe à la main, de jour, je cherche un homme, un interlocuteur.
Et mon gouffre étalé, la présentation sur une seule épaisseur de la fine robe qui me servit de corps, l’exhibition du caduc me rappellent que seule demeure l’illusion, ce voile de rien qui enveloppe sans teneur ce qui n’en a pas plus. Une affaire de plis, la simple affaire de plis, voici ce que nous sommes. Dans mon lit plié en portefeuille, jamais je ne pus glisser la jambe, je dors debout, comme un échassier, la seconde jambe soulevée par sa légèreté même ; pourtant, dans mes rêves, je ne boite pas. J’y marche au pas de l’illusion, je laisse sur le sol la marque alternée avec rien, d’un seul pied, d’une semelle nue et je ne pèse pas du côté où il n’y a rien. Un pli, un simple pli et pas même le tissu qui l’arrêterait dans une matière. Mais matière il y a, elle est entièrement tombée dans le mot " pli " – puisque vous le prononcez avec moi. Le petit mot de dire, cela bave, cela postillonne et je m’accroche à mon corps avec toute la force de l’étendard à la victoire qui le façonne. Mon corps s’allume et s’éteint au gré de la foi que je lui voue, selon que je prononce " oui " ou " non " ; ma foi se nourrit d’elle-même et je n’ai pas de plus profonde illusion que l’illusion, elle est mon pli – et je le dis.
Je crois en l’Un irréconcilié qui s’ouvrit en deux, de cette dialectique je pose l’oxymore de tout, ce qui donne naissance au Désir dont la nature sans cesse est de revenir à ce qui le nie, au Désir dont l’âme est un banal ressort infatigable sans ouverture ni fermeture et qui ne peut même pas assurer ce dont il est l’âme, de la logique d’avoir un début et une fin, une finalité – le Désir qui se nie à s’accomplir est pure Durée : il fabrique le temps pour s’en défaire. Le temps est de l’ordre du rebut. Comme la mort il commence et finit parce qu’un banal ressort qui ne connaît pas le devenir commande à l’Univers. Tout ce qui se développe, sans même la nécessité d’être né trouvera une mort qui se prolongera dans la résorption infinie de ne se connaître pas – un ressort, un banal ressort, interchangeable qui nous assure d’une singularité au prix d’une illusion.

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