Georges Cambremur épousa Doucealbe Crocousso, par leur fils je tiens mon nom. Ce mariage reste un mystère. Je posai diplomatiquement la question à ma grand-mère, faisant allusion aux mariages arrangés qu’encore à l’époque on concluait à la campagne. Mais non, confia-t-elle candide, leur mariage fut (bien) un mariage d’amour… Et le " devoir conjugal ", comment s’en accommoda-t-elle ? Est-ce son appellation de " devoir " qui lui permit de l’endurer ? Car comment imaginer Doucealbe dans les affres du plaisir ? Rien ne lui était plus étranger. A la camarde elle souria mieux qu’à tout homme.
J’avais cinq ans quand Georges décéda, d’un mauvais cancer pour lequel ma grand-mère réclamait en aparté au médecin consterné des médicaments " moins chers car de toute façon… ". De même elle cria dans un méchant rictus à mamie, qu’elle préférait le voir " crrrever " à l’hopital. Etait-ce pour l’affront qu’il lui faisait une fois de plus, cette fois-ci définitivement, avec une autre amante ? Je ne sus vraiment jamais la cause de ce déchaînement de rancœur haineuse à ce moment difficile dont le dramatique sembla décupler sa vigueur.
Elle n’entrait dans les hurlements qu’acculée par la faiblesse qui lui procurait sa seule force, attaquant depuis tout son recul massif ; elle encaissait, encaissait puis d’un coup basculant, crachait soudain, sifflante quand la coupe de son fiel giclait, brutalement pleine. L’objet le plus souvent ? L’argent. Ou bien l’affront qui lui était fait, d’une façon ou d’une autre, par quelque chose qui ne se définissait pas mais qui regroupait en vrac le bonheur, pour lequel elle avait de la haine, les joies débordantes, les mouvements de révolte et de contestation, la beauté, la revendication des plaisirs, les signes d’insolence, le désordre, l’affirmation de soi… Finalement on pourrait dire : tout ce qui supposait le vif-argent du plaisir critique. Elle se tenait effacée, Doucealbe (" Douçalbe ", " Doussalbe ") jusqu’à ce qu’une haine incontrôlable la précipitât dans la déblatération verbale violente qui valait pour l’égorgement virtuel du sujet de sa colère.
Malvenu chez lui, Georges Cambremur expira chez son fils, dans ma chambre d’enfant où son lit avait été aménagé.
Mais je crois que Doucealbe connut une façon de plaisir comme une façon de bonheur, peu importe quand et pendant combien de jours, de semaines ou de mois.
Non pas parce qu’elle se toqua un jour d’un homme d’affaires véreux qui embobina son couple et ruina la fortune héritée du beau-père de Doucealbe. Car cela, j’en suis persuadée, ne se conclua par rien si ce n’est par des yeux exorbités qui haletaient hors de leur trou quand Doucealbe, pendant les quelques semaines que durèrent les affaires douteuses où il avait entraîné Georges et Doucealbe, parlait de cet homme, mimiques orgiaques auxquelles chacun assista autour d’elle. Les " affaires " comme les amours capotèrent piteusement, lançant ma grand-mère dans sa carrière d’usurière à jamais avertie.
Le plaisir de Doucealbe ! Le vrai plaisir et non la jouissance étroite de l’argent mesquin. Elle le connut forcément parce que " nécessairement " : comme le point de rebroussement à partir duquel allait se cimenter tout son ressentiment déjà larvaire et même déjà exprimé mais auquel avait manqué jusque là qu’elle goûtât, justement, cette pierre de touche, cette clé de voûte du bonheur qui foncièrement la révulsait d’indignation et de haine. Elle était inapte à la joie véritable, qui ne fût pas mesquinement éprouvée, et le ferment qui la consolida dans sa rumination en fut précisément l’expérience. Comment expliquer cela ? Par la mauvaise conscience sans doute. Mais imagine-ton à quel point la mauvaise conscience, le sentiment de culpabilité, au demeurant si bien et si malignement cultivés par la culture chrétienne, doivent trouver dans l’être humain, un siège, une racine naturels ! Elle respirait la mauvaise conscience dans la plus grande persuasion de sa respectabilité personnelle, dans la persuasion de son innocence originelle. Doucealbe connut le plaisir parce que la première tache faite à la candeur est celle de l’innocence.

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