vendredi 9 avril 2010

Vivre a-propos III


Je pris le dernier souper en famille un dimanche, puis revins, tranquille. Mon chemin ne divaga pas et chez moi je m’endormis comme toute veille au soir de lundi, avec pesanteur. J’avais néanmoins prévu, avant le repas, de dérober dans la cave familiale, une bouteille de vin quelconque. Je la dissimulai en souhaitant le bonsoir et, rentrée, la posai à mon chevet. La nuit n’apporta aucun conseil notable et je me réveillai au matin, lasse, plus que lasse de ma vie de citoyenne, de stricte citoyenne. Aussi, spontanément et alors que rien n’avait été vraiment anticipé de ma part si ce n’est que je m’étais par avance donné les moyens de répondre à mon impulsion matinale, j’avalai le contenu d’une boite de neuroleptiques à l’aide d’un entier litre de vin. J’eus des haut-le-cœur, le vin, ainsi forcé, je ne l’aime pas. Je m’étais prise à penser que le mélange de l’alcool et de la médecine serait efficace à m’abrutir au-delà de tout. Bien sûr, le bureau appela et bien sûr, ma famille dont ils avaient composé le seul numéro de téléphone que je leur eusse communiqué, s’alerta. On vint ; affolé. Maugréant à la vue de la bouteille de vin – pour ce que j’entendis depuis mon écrasante ivresse, on me prit en poids et en volume et me traînant, on me passa la tête sous un jet d’eau froide. Puis, debout et vacillante, soutenue, on me ramena. " Ton haleine aurait enflammé un pétard ". La journée passa vite, dans des vapeurs d’alcool qui avaient la vertu de me fléchir le corps, et ma tête pesante me ramenait sans cesse jusqu’au sol, jusqu’à l’inconscience renouvelée où je retombais inlassablement. Au soir, quoique nauséeuse, on m’enjoignit de manger. D’un corps entier qui se cabre, je lançai comme une salve la gerbe éclatante d’un gallon de vinasse qui s’écrasa contre le mur, contre le sol, et en travers de toute la table. " On " fut épargné. J’avais vomi. Je continuai. Le liquide fort et puant me sortait du corps comme l’esprit de sel s’expurge des boyaux sous la puissante action d’un exorciste démoniaque, à flux tendus. Peu à peu, aussi mystérieusement que se retourne la sphère, je me retournai, ramenant la forme contondante de la main à la peau retournée, creuse d’un gant ; mon corps devenait une enveloppe s’invaginant et dans une opération simultanée, hétérogène et complémentaire, il se vidait régulièrement : je disparaissais. Je m’amenuisais. " Il faut manger " hurla-t-on, et on tenta de me lester la bouche du poids d’un morceau de jambon. Peine perdue. Le phénomène persistant semblait durer, durer dans l’ineffable mais violente et fausse lenteur, suggérée par sa précision, que réclame la disparition d’un atome après l’autre. Je m’annulais. Je me vidais dans un mouvement d’expropriation de soi par soi et je résorbais l’apparence de façon concomitante. Il ne resta rien. Le dernier grain, dont on n’aurait pas pu démêler s’il s’agissait de contenu ou de contenant, éclata mais cette bulle ne projeta aucun résidu d’humidité. Je n’étais pas même morte. Et cependant que je les entendais hurler à tenter de me retenir, je me posai soudain la question : " Où suis-je ? ". Où suis-je, donc, pour me poser la question ?

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