vendredi 16 avril 2010

Vivre a-propos X


Dans la baignoire, dans la salle de bain, dans l’appartement qu’elle occupait à l’époque rue de Paradis (sic), lorsqu’enfant j’allais dormir chez elle, elle me donnait le soir un bain méticuleux. Elle en terminait toujours, morceaux de choix et de bravoure, par les oreilles et non pas parce que je les aurais eu sales. Mais parce qu’il s’agissait là d’un (double !) orifice qu’elle pouvait se permettre de récurer avec ferveur, et sans indécence, en y vrillant avec le mouvement de la foreuse ses gros doigts d’origine paysanne. C’était douloureux. Le nez, elle me le faisait moucher, les dents je les brossais seule. Non, vraiment, les oreilles c’était du pain béni. Pendant l’opération sa langue sortait au coin de ses lèvres sous l’effet de l’application concentrée. Non, vraiment, du nanan ! A mon baptême on me l’avait désignée comme marraine. Jamais elle ne se pencha autant qu’au-dessus de cette baignoire dans la perspective de mes conduits auditifs. Je vais me livrer à un quasi coq-à-l’âne : mais je dois dire que musicalement j’ai des oreilles gourdes ; quoi que je goûte fort la musique, je ne distingue ni les instruments, ni les notes et fondent ensemble en un marais primitif les compositeurs que j’écoutais dans l’enfance et qui furent tous des auteurs romantiques – j’écoutais les disques que je trouvais à la maison. J’identifie mieux ceux que je connais depuis l’adolescence seulement. Mais je n’ai strictement aucune oreille.
Elle n’écouta jamais de musique et un soir que passait la retransmission d’un opéra à la télévision – j’étais adulte alors – elle se pencha dans un mouvement de confidence (elle ne se confiait pas) elle dit d’un air grave, à voix très basse : " j’ai oublié de descendre la poubelle ". Elle pensait. Au point d’en oublier sa réserve et de trahir l’intime que revêtait pour elle l’opération évoquée. Mais il est vrai que l’effet de la musique sur elle fut, cette fois-là, indéniable : elle avait fait sa confidence dans la plus totale inconscience, elle la fit sur le mode de la réflexion à elle-même, parce que la musique lui avait dilaté l’esprit jusqu’à la faire sortir hors d’elle-même. Elle s’était épanchée et ne le sut jamais.
La musique peut porter aux rêves. Mon esprit quant à lui divague comme s’il se trouvait en présence du silence. Je la recherche car elle me nimbe d’oubli. Pas aussi bien toutefois que ne le fait le souffle bruyant du sèche-cheveux dont la chaleur de surcroît vient contribuer à sa perfection d’objet transitionnel. A quarante ans passés, mon séchoir à cheveux m’est un ami sûr. Je le convoque lors de mes séances de lecture, il soutient dans son ronronnement les phrases que je lis, pour ainsi dire physiquement. Ce ronronnement se trouve être la bulle la plus solide dans sa qualité de souffle même, son casque est celui du cosmonaute qui évolue dans l’espace : moi qui découvre par le trait transmis de l’abri où respirer, par la transitivité de l’oxygène qui passe du milieu ambiant au milieu hostile et inconnu des mots ; moi qui grâce à ce subterfuge salvateur peut découvrir sans cesse l’univers du livre. J’y suis cette étrangère malvenue, en sabots, n’en parlant pas l’idiome, et l’air chaud et bruyant est la rumeur même où adosser l’oreille, physiquement ; la sensualité du procédé est un coton qui ne touche pas. L’air me caresse, certes, je manie l’engin d’une main pendant que de l’autre, je tourne les pages, mais cette physique là a pour vertu de se faire précéder par sa nécessité. Autant dire par son désir, ce qui a pour qualité de créer au geste non un front, non un affront au sens d’une touche (d’une " prise ") mais de le faire surgir dans sa réponse même qui toute est " prise-é ", " éprise prisée ". La délicatesse même, l’âme dans sa forme. Le rebond dans le bond.

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