Tout ce remue-ménage de mots fait grand cas de ma grand-mère, en fait la formule colorée d’un récit qui la désignerait comme une personnalité sinon marquante du moins contondante. Or, nul ne fut plus dévolu à l’inexistence qu’elle et chez nous, elle comptait pour peu de chose. Ses rages subites nous laissaient interdits, face à un mal qui subitement tachait et cachait tout d’une taie noire qui empuantissait l’atmosphère. Nous ne la craignions pas, nous redoutions ce à quoi elle nous imposait d’assister de loin en loin, une sorte de spectacle désarticulé qui se manifestait comme une émanation rabattant les sens les uns sur les autres. La bête sentait. De cela je crois être la seule à jamais avoir été consciente. Ces odeurs abstraites, désincarnées – percevables par l’entendement, sortaient de son corps frotté, lustré jusqu’à l’effacement. Au restaurant (où elle n’alla jamais qu’invitée) elle choisissait toujours, à force d’irrésolution et de désintérêt profond, l’escalope milanaise. Cette inexistence terrible, cette pesanteur neutralisante sont au nadir physique des sociétés toute la force par défaut qui attire, subitement, dans son spasme ce dont le discours de l’histoire croit donner le chiffre sinon raisonné du moins logique : une crise de mal. On peut toujours enrubanner ces crises des plus belles successions et séquences, d’enchaînements de causes et d’effets, quand bien même elles nous paraissent quand même absurdes, ces crises s’ancrent du poids de la boue humaine et fade, accessible à la plus élémentaire des analyses. Doucealbe est un petit numéro, mais un numéro dans la suite des nombres. Elle est exemplaire alors même que rare dans sa détresse dont le dénuement atteint rarement cette extrémité de platitude. Lorsqu’elle entra en maison de retraite, je dus me livrer à un tri de certaines de ses affaires. Dans un sac à main je trouvai un calendrier de poche, ô combien pratique, mais à l’effigie du pingouin avec sa pingouine, du pingouin borgne et blond qui s’affichait comme tête du parti d’extrême droite française de l’époque. Il était dans son sac, ce calendrier, le témoignage tout innocent, presque innocent d’une sentimentalité : celle, rassurante, réconfortante du chef rédempteur.
Aussi innocemment que la faute vint à Doucealbe, elle se transmettra, sous la robe de bure qui peut être éclatante, de l’insatisfaction, de la frustration. Tout ce à quoi (sujets ou objets) Doucealbe s’attacha, cela peut rétrospectivement être défini comme des " fétiches ". Non que cela en fût en soi, cela n’aurait pas de sens, mais rétrospectivement, qu’y a-t-il à quoi nous fûmes attachés, qui ne tombe pas sous le coup de la chosification – de la chosification sentimentale et donc, valeureuse ? Les sujets mêmes de nos amours, n’appartiennent-ils pas au décor ?

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